DIOMAYE MOY SONKO / SONKO MOY DIOMAYE : Comprendre le moment révolutionnaire sénégalais

Une révolution démocratique ne se mesure pas seulement à la chute d’un pouvoir, mais à l’irruption d’un peuple dans son propre destin politique.
Dans la continuité de ma dernière contribution, « Penser par-delà le bruit et la fureur », je voudrais ici inviter à prendre de la hauteur.

Car l’analyse des moments politiques d’exception exige ce travail de sociologie politique qui consiste à instaurer une distance avec l’événement, à déconstruire théoriquement l’objet pour mieux en saisir la logique profonde et la portée historique.

Une révolution démocratique ne se mesure pas seulement à la chute d’un pouvoir, mais à l’irruption d’un peuple dans son propre destin politique.

Dans la continuité de ma dernière contribution, « Penser par-delà le bruit et la fureur », je voudrais ici inviter à prendre de la hauteur.

Car l’analyse des moments politiques d’exception exige ce travail de sociologie politique qui consiste à instaurer une distance avec l’événement, à déconstruire théoriquement l’objet pour mieux en saisir la logique profonde et la portée historique.

Depuis le début des années 2020, le Sénégal traverse une séquence politique singulière. À travers mobilisations populaires, crise de légitimité du pouvoir et recomposition des forces politiques, un moment que l’on peut qualifier de révolution démocratique s’est progressivement dessiné.


Il arrive dans l’histoire des peuples des moments où les équilibres politiques, patiemment installés au fil du temps, se fissurent soudain sous la pression silencieuse de la société.

Ce qui semblait immuable bascule alors, presque soudainement, dans un mouvement irréversible.

Les signes avant-coureurs de ces basculements sont souvent perceptibles bien avant que l’événement lui-même ne survienne. Ils se manifestent dans les frustrations accumulées, dans les tensions sociales, dans l’occupation progressive de l’espace public par une société qui cherche à se faire entendre.

Il en est des révolutions comme de la vie : des pauses, des tensions et des ruptures font partie de l’ordre naturel des choses.

Les dynamiques sociales et politiques qui ont emporté le régime de Macky Sall étaient en réalité à l’œuvre bien avant l’élection présidentielle de 2024. Elles s’inscrivent dans un processus plus profond qui possède plusieurs des attributs d’une révolution démocratique.

Car les révolutions ne surgissent jamais instantanément. Elles se déploient dans le temps long, à travers l’accumulation de frustrations, de mobilisations populaires et de moments de rupture qui finissent par transformer durablement l’ordre politique.

Comme l’écrivait Victor Serge, les révolutions sont tragiques parce qu’elles portent en elles à la fois les plus grandes espérances et les plus grandes épreuves.

Mais avant d’aller plus loin, une question mérite d’être posée : peut-on réellement qualifier de révolution les dynamiques sociales et politiques qui traversent le Sénégal depuis le début des années 2020 ?

Une révolution au sens d’Hannah Arendt ?

Dans son ouvrage « On Revolution » (où elle explore une comparaison approfondie entre la Révolution française de 1789 et la Révolution américaine), Hannah Arendt rappelle qu’une révolution ne se réduit pas à la chute d’un gouvernement.

Elle correspond toujours au moment où surgit la possibilité d’un nouveau commencement politique. Trois éléments caractérisent ce moment révolutionnaire :

-une crise profonde de légitimité du pouvoir en place ;

-l’irruption du peuple dans l’espace public ;

-la volonté collective de reconquérir la liberté politique.

À bien des égards, la séquence politique sénégalaise récente présente ces trois caractéristiques.

La légitimité du régime de Macky SALL s’est progressivement érodée avec la corruption érigée en principe de gouvernement, la violence systématique opposée aux jeunes. Et de fait les mobilisations populaires ont occupé durablement l’espace public. Et une aspiration forte à la souveraineté politique s’est exprimée dans toutes les couches de la société, particulièrement chez la jeunesse et dans les populations des grands centres urbains.

Dans cette perspective, l’élection de Diomaye Faye ne peut être réduit à une simple alternance électorale. Elle apparait plutôt comme l’aboutissement d’un processus plus profond de réappropriation démocratique.

PASTEF comme vecteur politique du moment révolutionnaire

Dans ce contexte, qu’on l’approuve ou qu’on le conteste, une réalité politique s’impose : le parti PASTEF est devenu le principal vecteur politique de cette dynamique sociale.

PASTEF n’est pas seulement un parti parmi d’autres. Il est devenu, au fil des crises et des mobilisations, le point de cristallisation d’une contestation politique plus large, portée en grande partie par une jeunesse qui cherchait un instrument politique pour exprimer son aspiration au changement.

C’est dans cette dynamique que la figure de Ousmane Sonko s’est progressivement imposée comme catalyseur d’une mobilisation populaire inédite.

Mais l’histoire des mouvements politiques montre aussi que les processus révolutionnaires dépassent souvent les individus qui les incarnent.

« Diomaye moy Sonko » : la formule d’un moment historique

La formule — « Diomaye moy Sonko / Sonko moy Diomaye » — doit être comprise dans ce contexte.

Elle n’est pas seulement un slogan électoral. Elle est l’expression d’un moment politique particulier.

Dans un contexte de confrontation politique intense, où l’appareil d’État cherchait à neutraliser un leadership émergent, le mouvement a trouvé les ressources nécessaires pour préserver sa continuité politique.

La candidature de Bassirou Diomaye Faye n’a pas interrompu la dynamique ; elle l’a prolongée.

Elle a permis au mouvement de franchir l’obstacle institutionnel qui lui était opposé tout en conservant la cohérence de son projet.

La dualité Sonko–Diomaye apparaît ainsi moins comme une contradiction que comme une résultante du processus historique lui-même.

Les tensions d’un moment révolutionnaire

Une révolution démocratique n’abolit pas les tensions : elle les révèle.

Ces derniers mois, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont publiquement exposé certaines de leurs divergences et différences d’approche politique.

Ces tensions ont parfois été interprétées comme les signes d’une rupture ou d’une fragilité du pouvoir issu de la dynamique politique récente.

Mais ces divergences ne prennent véritablement sens que si on les replace dans le cadre plus large du processus historique que traverse aujourd’hui le Sénégal.

Car le passage d’un moment de mobilisation populaire à l’exercice concret du pouvoir s’accompagne toujours de débats, d’ajustements et parfois de désaccords sur la manière de traduire politiquement l’élan qui a porté le changement.

Autrement dit, ce qui apparaît aujourd’hui comme des divergences peut aussi être lu comme l’expression normale d’un mouvement politique entré dans sa phase de transformation institutionnelle.

C’est précisément à cette grille de lecture — celle d’un moment révolutionnaire en cours de structuration — que je voudrais inviter.

Les recompositions d’un moment révolutionnaire

Les moments révolutionnaires ne bouleversent pas seulement les rapports entre un pouvoir et la société. Ils transforment aussi en profondeur l’architecture du champ politique.

La constitution récente de la coalition Diomaye Président s’inscrit dans ce mouvement de recomposition.

Certains y voient déjà une tentative d’hégémonie politique ou une dérive partisane qu’il faudrait dénoncer sans nuance. Mais une lecture plus attentive du moment historique invite à davantage de prudence.

Dans une période de transformation politique profonde, il est fréquent que de nouvelles formations ou coalitions apparaissent pour agréger des forces politiques auparavant dispersées.

De ce point de vue, la coalition Diomaye Président peut aussi être interprétée comme le prolongement institutionnel du moment révolutionnaire qui s’est exprimé dans les mobilisations populaires des dernières années.

Elle tend en effet à rassembler des segments politiques issus de l’éclatement progressif du régime de Macky Sall et de la recomposition du paysage partisan sénégalais.

Car le champ politique laissé derrière la séquence récente est profondément transformé.

Le Parti Démocratique Sénégalais apparaît aujourd’hui affaibli par l’éloignement de son leadership historique.

L’Alliance pour la République semble entrer dans une phase d’incertitude après la fin du cycle politique ouvert par Macky Sall.

Quant au Parti Socialiste du Sénégal et aux différentes formations issues de la tradition marxiste sénégalaise, leur capacité à structurer l’espace politique apparaît aujourd’hui considérablement réduite.

Dans cet espace politique recomposé, la coalition Diomaye Président pourrait ainsi chercher à occuper le vide laissé par l’affaiblissement des anciennes forces structurantes du système partisan.

Il est encore trop tôt pour dire si cette recomposition débouchera sur une nouvelle structuration durable de la vie politique sénégalaise.

Mais une chose semble déjà certaine : les moments révolutionnaires redessinent toujours les cartes du pouvoir.

Et le Sénégal n’échappe pas à cette règle.

De la mobilisation populaire à la refondation républicaine

Toute révolution démocratique se heurte tôt ou tard à une question décisive : comment transformer une dynamique populaire en institutions durables ?

La victoire électorale ne constitue jamais la fin d’un processus révolutionnaire. Elle marque plutôt son entrée dans une phase nouvelle : celle de la transformation institutionnelle.

Le défi qui s’ouvre aujourd’hui au Sénégal est donc celui d’une refondation républicaine.

Une telle refondation suppose :

la restauration de la crédibilité des institutions publiques ;

l’indépendance effective de la justice ;

une redéfinition du rapport entre l’État et les citoyens ;

et une gouvernance fondée sur la transparence et la responsabilité.

Autrement dit, le moment révolutionnaire ne trouvera son accomplissement que s’il débouche sur une République plus juste, plus transparente et plus démocratique.

C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut comprendre la formule devenue emblématique « Diomaye moy Sonko / Sonko moy Diomaye ».

Au-delà du slogan politique, elle exprime une idée plus profonde : celle d’un moment historique où un mouvement populaire a su préserver sa cohérence face aux tentatives de fragmentation, en affirmant la continuité d’un projet politique porté par une aspiration collective au changement.

Conclusion

Peut-être est-ce là la véritable signification du moment sénégalais : non pas la victoire d’un homme ou d’un parti, mais l’entrée d’un peuple dans une nouvelle étape de son histoire politique.

Ce qui s’est exprimé dans les mobilisations populaires des dernières années dépasse en effet les logiques partisanes. Il s’agit d’une aspiration plus profonde : celle d’une société qui cherche à reprendre en main son destin politique et à refonder les bases de sa vie républicaine.

Et pour paraphraser Frantz Fanon chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir.

La génération politique qui s’est levée au Sénégal depuis le début des années 2020 semble avoir choisi de la remplir — et c’est peut-être ainsi que commence un nouveau chapitre de l’histoire démocratique du Sénégal.

Babacar FALL
Haut fonctionnaire à la retraite

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