LE SÉNÉGAL EST-IL ENTRÉ DANS SON MOMENT THERMIDORIEN ?

Mars 2024 fut-il seulement une alternance ou l’ouverture d’une véritable révolution citoyenne ? Deux ans plus tard, la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko oblige à reposer la question. En empruntant à Trotsky la notion de « Thermidor », non comme analogie historique mais comme instrument d’analyse, cet article interroge l’autonomisation progressive du pouvoir présidentiel par rapport au mouvement qui l’a porté. Et derrière les deux hommes, une interrogation plus profonde : l’ancien ordre peut-il se restaurer sans que ses anciens dirigeants reviennent eux-mêmes au pouvoir ?

Une restauration sans restaurateurs ?

Dans ma prime jeunesse, du lycée à l’université, et un peu plus tard, j’ai milité dans une organisation trotskyste, d’abord au Sénégal puis en France.

Il m’en est resté bien des choses, alors même que je ne suis plus depuis longtemps trotskyste au sens militant du terme. Edwy Plenel a parfois parlé, à propos de sa propre trajectoire, d’un « trotskysme culturel ». L’expression me convient assez bien.

J’y vois moins la fidélité à un corpus doctrinal que la persistance d’une disposition intellectuelle, la quête d’un idéal certes. Mais surtout une certaine rigueur dans l’analyse politique, la méfiance envers les évidences et toute doxa, l’attention portée aux rapports de forces derrière les discours et les institutions, et cette exigence fondamentale d’indépendance à l’égard de la raison d’État.

Il m’en est surtout resté une forme de vigilance.

Ne jamais considérer qu’un pouvoir devient juste simplement parce que ceux qui l’exercent furent autrefois du bon côté de la barricade.

Ne jamais renoncer à interroger le pouvoir, surtout lorsqu’il est exercé par ceux dont on a partagé les espérances.

C’est probablement cet héritage qui m’a fait penser, en observant l’évolution récente des rapports entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, à une vieille catégorie de l’analyse trotskyste : Thermidor.

La comparaison est évidemment périlleuse. Le Sénégal de 2026 n’est ni la France de 1794 ni l’Union soviétique des années 1920 et 1930. Diomaye n’est pas Staline, Sonko n’est pas Trotsky et le PASTEF n’est évidemment pas le parti bolchevique.

Ce n’est donc pas une analogie historique que je propose.

C’est une question.

Le Sénégal est-il entré dans son moment thermidorien ?

Thermidor ou la révolution qui devient ordre

Le mot vient du 9 Thermidor an II, le 27 juillet 1794, lorsque Robespierre est renversé avant d’être guillotiné le lendemain.

Mais c’est l’usage qu’en fait Léon Trotsky qui m’intéresse ici.

Dans La Révolution trahie, publiée en 1936, Trotsky tente de comprendre un paradoxe : comment une révolution qui avait bouleversé les rapports sociaux pouvait-elle donner naissance à un système bureaucratique qui éloignait progressivement du pouvoir ceux au nom desquels elle avait été faite ?

Pour Trotsky, le Thermidor soviétique ne signifie pas la restauration pure et simple de l’ordre ancien. C’est même ce qui rend le concept particulièrement intéressant.

La révolution conserve certains de ses acquis, mais perd progressivement sa dynamique politique. Une nouvelle couche bureaucratique s’empare de l’État, éloigne les masses de l’exercice réel du pouvoir et transforme les institutions issues de la révolution en instruments de conservation.

Autrement dit, Thermidor n’est pas nécessairement la contre-révolution. Il peut être la révolution devenue ordre.

Toutes proportions historiques gardées, cette distinction permet peut-être d’éclairer ce qui se joue aujourd’hui au Sénégal.

Mars 2024 : davantage qu’une alternance

J’ai plusieurs fois défendu ici l’idée que ce qui s’est produit au Sénégal en mars 2024 ne pouvait être compris comme une simple alternance électorale.

Des années de mobilisations, de violences politiques, d’emprisonnements, de morts, de frustrations accumulées et de délégitimation progressive du système politique avaient précédé l’élection.

Une génération nouvelle faisait irruption dans l’espace politique.

Elle ne demandait pas seulement le remplacement d’un président par un autre. Elle exprimait une volonté de rupture avec des pratiques politiques, un système de prédation, certaines formes de dépendance économique et, plus généralement, avec la manière dont le Sénégal avait été gouverné depuis plusieurs décennies.

C’est en ce sens que j’ai parlé de révolution citoyenne.

Pas une révolution au sens classique du terme. Il n’y eut ni prise du palais d’Hiver ni renversement violent des institutions. La rupture emprunta la voie des urnes.

Mais Hannah Arendt nous a appris que la révolution pouvait aussi se comprendre comme la capacité collective à produire un nouveau commencement.

Mars 2024 fut, à sa manière, l’un de ces moments.

Le slogan « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye » exprimait quelque chose de cette singularité. Deux hommes semblaient porter une même légitimité politique née d’un même mouvement historique.

Mais ils n’occupaient pas pour autant la même place dans ce mouvement.

Et, deux ans plus tard, cette différence est devenue essentielle.

Quand le mouvement rencontre l’État

Il serait tentant d’expliquer ce qui s’est passé depuis par les caractères des deux hommes, leurs ambitions ou leurs rivalités.

Ce serait probablement l’explication la plus facile.

Et la moins intéressante.

Car derrière Diomaye et Sonko se pose une question beaucoup plus ancienne : que devient une force de rupture lorsqu’elle conquiert l’État ?

L’État n’est jamais une page blanche.

Il possède son administration, ses hauts fonctionnaires, ses procédures, ses habitudes, ses réseaux, ses intérêts constitués, ses partenaires internationaux, ses créanciers et ses contraintes financières.

Max Weber nous avait déjà appris à considérer la bureaucratie non comme un simple accident de l’État moderne mais comme l’une des formes mêmes de sa rationalisation.

Celui qui entre au palais ne s’empare donc pas simplement de l’État.

L’État s’empare aussi, d’une certaine manière, de celui qui entre au palais.

C’est ici que la trajectoire de Bassirou Diomaye Faye devient particulièrement intéressante.

Le candidat de mars 2024 était porté par une légitimité politique largement construite autour d’Ousmane Sonko, du PASTEF et du mouvement populaire qui avait précédé l’élection.

Le président de 2026 dispose désormais d’une autre ressource : la légitimité institutionnelle que confère l’État lui-même.

Il nomme. Il arbitre. Il représente la nation. Il dispose de l’administration et de l’appareil exécutif. Il dialogue avec les chefs d’État, les institutions financières internationales, les investisseurs et les chancelleries.

La fonction présidentielle produit sa propre rationalité. Elle invite à rassurer, à arbitrer, à rechercher des compromis, à élargir sa base politique, à privilégier la continuité et la stabilité.

Elle permet aussi progressivement à celui qui l’exerce de s’autonomiser du mouvement qui l’a porté.

C’est précisément ici que l’hypothèse thermidorienne mérite d’être posée.

Sonko et le processus historique

Il faut ici aller plus loin.

Le slogan « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye » ne doit pas nous conduire rétrospectivement à placer les deux hommes sur le même plan.

Ils ne sont pas à l’origine de mars 2024 de la même manière.

Ousmane Sonko n’est pas simplement l’un des deux protagonistes d’un couple politique qui se serait défait à l’épreuve du pouvoir. Il est celui autour duquel s’est progressivement cristallisé le mouvement politique et populaire qui a rendu mars 2024 possible.

Bien avant l’élection présidentielle, il y eut la construction du PASTEF, la contestation du système, la mobilisation d’une génération nouvelle, les affrontements avec le pouvoir de Macky Sall, les emprisonnements, les morts, la dissolution du parti, puis cette situation politiquement extraordinaire dans laquelle un candidat empêché de concourir parvient à faire élire celui qu’il a désigné pour le remplacer.

On peut apprécier ou combattre Sonko. On peut critiquer ses discours, ses méthodes et ses choix. Cela ne change rien à cette réalité historique : il est la figure autour de laquelle s’est cristallisé le processus de rupture qui a conduit à mars 2024.

Et il continue aujourd’hui à l’incarner pour une partie importante de la société sénégalaise.

J’ai été frappé de retrouver récemment, dans un entretien accordé à Impact.sn, une lecture très proche sous la plume de Boubacar Boris Diop. Il rappelle la popularité exceptionnelle de Sonko et du PASTEF et surtout l’immense espérance que leur irruption a suscitée, bien au-delà du Sénégal, auprès d’une jeunesse africaine qui y voyait la possibilité d’un changement radical par les voies démocratiques.

Cette convergence m’intéresse moins comme argument d’autorité que comme indice : Sonko est devenu davantage qu’un dirigeant de parti. Il est, à ce moment de notre histoire, l’incarnation politique d’un processus qui le dépasse lui-même.

C’est précisément ce qui interdit de le placer symétriquement face à Bassirou Diomaye Faye.

Diomaye appartient pleinement à cette histoire. Il en est même devenu, par l’élection présidentielle, l’incarnation institutionnelle suprême. Mais il n’en constitue pas la source politique.

Le paradoxe de mars 2024 était précisément là : le suffrage universel a confié l’État à un homme dont la candidature avait été rendue possible par un mouvement politique dont la figure centrale ne pouvait elle-même se présenter.

Boubacar Boris Diop le dit d’une manière plus brutale lorsqu’il évoque le « geste seigneurial » de Sonko demandant aux Sénégalais de voter pour Diomaye et le problème de légitimité que cette origine continuerait, selon lui, de poser au président.

Je laisserais de côté la dimension psychologique de cette interprétation. Elle est difficilement démontrable et ce n’est pas mon propos.

Ce qui m’intéresse est sa dimension politique.

En devenant président de la République, Diomaye acquiert nécessairement une légitimité propre. Il dispose de l’appareil d’État, du pouvoir de nomination, de l’administration, de la diplomatie et de toute la puissance symbolique attachée à la fonction présidentielle.

Peu à peu apparaît alors une dissociation entre la légitimité historique du processus et la légitimité institutionnelle de l’État.

Sonko continue d’incarner la première.

Diomaye dispose désormais de la seconde.

Et c’est l’autonomisation progressive de cette légitimité institutionnelle par rapport au processus historique qui l’a portée au pouvoir qui constitue, à mes yeux, le véritable objet de l’interrogation thermidorienne.

Il ne s’agit donc plus de savoir lequel des deux hommes serait le plus fidèle à un pacte conclu entre eux.

La question dépasse largement leurs personnes.

Elle est de savoir si l’État issu de mars 2024 demeure l’instrument du processus de transformation qui l’a rendu possible ou s’il commence à s’en autonomiser.

Car c’est peut-être ainsi que commence Thermidor : non lorsque la révolution est vaincue par ses adversaires, mais lorsque le pouvoir qu’elle a produit commence à s’émanciper du processus historique dont il était issu.

Le moment thermidorien

Parler de Thermidor ne signifie évidemment pas faire de Diomaye un Staline sénégalais. Une telle comparaison serait historiquement grotesque et politiquement inutile.

Le processus qui mérite notre attention est beaucoup plus subtil.

Thermidor commence peut-être moins lorsque les anciens adversaires de la révolution reprennent le pouvoir que lorsqu’une fraction issue de cette révolution considère que sa tâche consiste désormais à stabiliser ce qu’elle avait initialement entrepris de transformer.

Lorsque la stabilité devient progressivement une valeur supérieure à la rupture.

Lorsque le langage du possible remplace celui du changement.

Lorsque ceux que le moment de rupture avait marginalisés retrouvent une place au nom de l’expérience, de la compétence, du consensus ou de la réconciliation.

Et surtout lorsque la raison d’État vient expliquer pourquoi ce qui devait être changé ne peut finalement l’être qu’avec une infinie prudence.

C’est alors que Thermidor cesse d’être un événement.

Il devient un processus.

Une restauration sans restaurateurs ?

Peut-être faisons-nous encore trop attention à Diomaye et à Sonko.

Car la véritable interrogation pourrait être ailleurs : à qui profite la séparation progressive du pouvoir présidentiel par rapport au mouvement de mars 2024 ?

Les élites politiques, administratives, économiques et médiatiques qui avaient été profondément ébranlées par mars 2024 n’ont pas disparu.

Un système politique ne disparaît jamais avec une élection.

Ses réseaux demeurent. Ses habitudes demeurent. Ses intérêts demeurent. Sa culture demeure.

Pierre Bourdieu aurait sans doute parlé ici de la capacité d’un champ à reproduire ses propres règles et à imposer progressivement aux nouveaux entrants les manières de faire de ceux qu’ils prétendaient remplacer.

Il n’est donc pas nécessaire que l’ancien personnel politique reconquière directement le pouvoir pour qu’une restauration commence.

Il suffit que les mécanismes qui structuraient l’ancien ordre retrouvent progressivement leur capacité d’influence.

Voilà peut-être la forme sénégalaise que pourrait prendre Thermidor : une restauration sans restaurateurs.

L’ancien monde n’aurait même pas besoin de revenir au pouvoir.

Il lui suffirait d’apprendre au nouveau pouvoir à gouverner comme lui.

Et c’est peut-être là le paradoxe le plus troublant : la restauration pourrait s’organiser autour d’un président lui-même issu de la rupture.

Ce qui est en jeu n’est pas une crise institutionnelle

C’est pourquoi je persiste à penser, contrairement à une bonne partie des commentaires médiatiques et de la sois disante « société civile », que nous ne sommes pas devant une crise institutionnelle au sens classique du terme.

Les institutions fonctionnent.

Le conflit lui-même se déroule désormais à l’intérieur d’elles.

Ce qui se joue est donc beaucoup plus profond qu’une querelle entre deux hommes ou même qu’un affrontement entre deux institutions.

Il s’agit du devenir de mars 2024.

La révolution citoyenne peut-elle s’institutionnaliser sans perdre sa dynamique ?

Peut-elle devenir pouvoir sans devenir simplement gestion ?

Peut-elle accepter les contraintes de l’État sans devenir prisonnière de la raison d’État ?

Ce sont ces questions, davantage que le feuilleton quotidien des relations entre Diomaye et Sonko, qui me semblent devoir retenir notre attention.

Le SATORI sénégalais

J’avais utilisé ailleurs, en empruntant le terme au roman de Don Winslow, l’image du SATORI pour essayer de comprendre la complexité actuelle du jeu politique sénégalais.

Elle demeure pertinente.

Aucun acteur n’agit dans un espace simple ; chaque décision produit des effets secondaires ; les alliances sont provisoires ; les institutions visibles cachent des rapports de forces plus profonds ; et surtout, le pouvoir réel circule souvent ailleurs que dans les structures officiellement établies.

Diomaye dispose de la légitimité présidentielle et de l’appareil d’État.

Sonko conserve une légitimité populaire et partisane considérable.

Le Parlement possède sa propre légitimité.

L’administration conserve sa capacité de résistance et d’inertie.

Les partenaires internationaux ( FMI et Union européenne) disposent de leurs moyens de pression.

Les anciennes élites observent, attendent et cherchent naturellement les espaces que la rupture entre les deux hommes peut rouvrir.

Et notre vieux masla sénégalais demeure, avec cet art de contourner les contradictions, de différer l’affrontement et parfois de transformer le compromis en manière de ne jamais véritablement trancher.

Personne ne maîtrise donc totalement la partie.

C’est précisément pourquoi Thermidor n’est pas encore advenu.

Thermidor n’est pas encore arrivé

La comparaison avec l’expérience soviétique trouve ici sa limite essentielle.

Dans le Thermidor décrit par Trotsky, la bureaucratie finit par monopoliser l’État et éliminer politiquement ceux qui avaient incarné la dynamique révolutionnaire.

Nous en sommes très loin au Sénégal.

Sonko n’a pas été éliminé de la vie politique. Le PASTEF demeure une force politique centrale. La société sénégalaise reste extraordinairement politisée. La presse, les réseaux sociaux, les organisations citoyennes et les institutions continuent de produire de la contradiction.

Et surtout, le suffrage universel demeure l’arbitre ultime.

Nous ne sommes donc pas dans un Thermidor accompli.

Tout au plus peut-on parler d’un moment thermidorien, cette période particulière où une révolution citoyenne doit affronter ce qu’elle devient lorsqu’elle cesse d’être seulement contestation pour devenir pouvoir.

C’est peut-être même la question politique centrale des prochaines années.

Mars 2024 aura-t-il constitué simplement le remplacement d’une élite par une autre ?

Ou aura-t-il véritablement inauguré un nouveau cycle politique ?

Rester du côté de la question

C’est probablement ici que resurgit mon vieux « trotskysme culturel ».

Non comme nostalgie de ma jeunesse militante.

Encore moins comme fidélité à quelque orthodoxie que ce soit.

Mais comme une méthode.

Celle qui consiste à ne jamais confondre fidélité à une espérance et fidélité à ceux qui prétendent l’incarner. À ne jamais considérer que la critique devient illégitime parce que ceux qui gouvernent furent hier persécutés. À ne jamais abandonner son indépendance intellectuelle à la raison d’État.

Et surtout à regarder derrière les hommes les mouvements plus profonds qui les dépassent.

Trotsky nous invite à regarder ce que le pouvoir fait à la révolution et Weber, ce que la bureaucratie fait à la volonté politique.

Bourdieu, ce que les structures établies font aux nouveaux entrants qui pensent pouvoir simplement les transformer.

Et Arendt nous rappelle que l’essentiel d’une révolution réside peut-être dans sa capacité à préserver la possibilité d’un nouveau commencement.

Ces interrogations convergent finalement vers une seule.

La question n’est donc pas de savoir si l’on est avec Diomaye ou avec Sonko.

Elle est de savoir ce qu’est en train de devenir mars 2024.

Une révolution citoyenne peut-elle s’institutionnaliser sans perdre la dynamique qui l’a portée ?

Peut-elle accepter les contraintes de l’État sans devenir prisonnière de la raison d’État ?

Peut-elle produire la stabilité sans la transformer en conservatisme ?

Et surtout : une révolution peut-elle devenir un État sans cesser d’être une révolution ?

Trotsky pensait avoir trouvé dans Thermidor la réponse tragique à cette question pour la révolution russe.

Mais l’histoire sénégalaise n’est pas écrite.

Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut continuer à regarder ce qui se passe sans choisir la facilité de l’enthousiasme ou du désenchantement, sans transformer les hommes en héros ou en traîtres, et sans prendre les nécessités proclamées de l’État pour des fatalités historiques.

Thermidor n’est peut-être pas encore arrivé.

Il est précisément ce qui se joue aujourd’hui.

Quelques repères

Léon Trotsky, La Révolution trahie. Qu’est-ce que l’URSS et où va-t-elle ? 1936.

Hannah Arendt, De la révolution, 1963.

Max Weber, Économie et société, notamment ses analyses de la bureaucratie et de la domination légale-rationnelle.

Pierre Bourdieu, notamment ses travaux sur le champ politique et les mécanismes de reproduction.

Le football sénégalais et la République : deux miroirs d’un même défi.

À l’heure où le Sénégal s’interroge sur le fiasco de sa participation au Mondial 2026 et débat de la décision du Conseil constitutionnel sur la révision de la Constitution, j’ai été frappé par une même question, entendue dans le hall de l’aéroport Blaise Diagne avant mon départ pour Paris : « Nous en sommes encore là ? »
Cette interrogation populaire est devenue le fil conducteur de cette réflexion.
À travers la métaphore du football, cet article montre que le véritable défi du Sénégal n’est peut-être plus de produire des talents – notre jeunesse, notre diaspora et nos sportifs prouvent chaque jour que nous en sommes capables – mais de construire des institutions à leur hauteur.
Le Mondial révèle ce qui arrive lorsqu’une génération exceptionnelle est portée par une institution défaillante. Le débat constitutionnel, lui, nous invite à réfléchir à la manière de bâtir une République où les institutions protègent durablement les citoyens et l’intérêt général.
Deux actualités en apparence sans rapport.
Un même défi : transformer nos réussites individuelles en destin collectif.

Le hall de l’aéroport international Blaise Diagne est animé comme toujours en ce début d’été ou d’hivernage au Sénégal. Des familles s’embrassent, des enfants courent entre les chariots chargés de valises, des voyageurs vérifient une dernière fois leur passeport ou leur carte d’embarquement. Dans quelques instants, je prendrai l’avion pour Paris.

Pourtant, à la porte d’embarquement, un seul sujet semble avoir éclipsé tous les autres.

Le Mondial 2026.

Dans la file d’attente, puis quelques instants plus tard dans l’avion, les mêmes mots circulent de groupe en groupe et de siège en siège. Les passagers ne commentent pas seulement l’élimination des Lions. Une défaite, même douloureuse, appartient au football. On peut perdre un match en ayant bien joué, être éliminé par une équipe plus forte ou simplement connaître l’un de ces jours où le ballon refuse obstinément d’entrer dans les buts.

Ce qui suscite l’incompréhension est ailleurs.

Les révélations s’accumulent. Une délégation dont l’organisation paraît avoir échappée à tout contrôle. Des soupçons de corruption et de trafic. Des joueurs qui auraient été laissés à eux-mêmes. Un entraîneur national sans contrat de travail régularisé, au point que sa participation au voyage aurait été un moment incertaine.

À mesure que les récits se croisent, les conversations ralentissent. Chacun semble chercher une explication raisonnable à ce qui ne paraît plus l’être.

Puis une phrase finit toujours par surgir : « Nous en sommes encore là ? »

Cette question m’accompagne au moment où l’avion quitte le tarmac.

Quelques mois auparavant, le Sénégal célébrait pourtant sa deuxième Coupe d’Afrique des Nations. Nous avions la sensation d’avoir changé de dimension. Une équipe talentueuse, une jeunesse ambitieuse, des joueurs issus pour beaucoup de la diaspora, formés dans les meilleurs clubs européens, mais fiers de revêtir le maillot national et de défendre les couleurs du pays.

Cette génération ne nous avait pas seulement offert une victoire. Elle avait renforcé quelque chose de plus profond : la conviction que le Sénégal pouvait désormais s’installer durablement parmi les grandes nations du football.

Nous ne célébrions plus seulement un exploit.

Nous pensions assister à la naissance d’une continuité.

Et voilà que le Mondial nous ramène brutalement à une réalité moins glorieuse. Derrière l’excellence des joueurs, subsisteraient des pratiques qui semblent appartenir à un autre âge. Comme si nous avions bâti une grande équipe sans avoir encore construit l’institution capable de l’accompagner.

C’est peut-être là la véritable leçon de cette participation.

Le Sénégal ne manque pas de talents.

Il ne manque ni de passion, ni de patriotisme, ni de joueurs capables de rivaliser avec les meilleurs. Il ne manque pas davantage de techniciens, de supporters ou d’enfants rêvant de devenir un jour des Lions.

Ce qui lui manque peut-être encore, c’est une institution à la hauteur de cette richesse humaine.

Une génération exceptionnelle peut gagner un trophée. Elle peut même en gagner plusieurs. Mais elle ne suffit pas à construire durablement une grande nation sportive.

Pour cela, il faut autre chose.

Il faut des règles claires, une organisation rigoureuse, une gouvernance transparente, des responsabilités assumées et une autorité véritablement incarnée.

Le mot « autorité » mérite ici d’être précisé. Il ne s’agit pas d’autoritarisme, encore moins du pouvoir sans partage d’un dirigeant providentiel.

L’autorité véritable est celle qui protège les règles, tranche lorsque cela est nécessaire, assume les décisions prises et rend compte de leur exécution. Elle repose sur la compétence, l’exemplarité et la capacité de placer l’intérêt collectif au-dessus du clientélisme, des arrangements et des fidélités personnelles.

Une fédération peut disposer de statuts, d’un budget, de commissions et d’un organigramme. Mais si personne n’y exerce réellement cette autorité, elle demeure une institution de papier.

Les joueurs continuent de courir.

Les supporters continuent d’espérer.

Mais l’institution, elle, ne joue plus son rôle.

Dehors la nuit s’est installée au-dessus des nuages, les miles défilent nous menant vers Paris et une autre actualité me revient alors à l’esprit.

Quelques jours plus tôt, le Conseil constitutionnel censurait, pour des raisons de procédure, la proposition de révision constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale.

Comme souvent, les commentaires se sont immédiatement organisés autour d’un match politique.

Qui avait gagné ? Qui avait perdu ?

Le Président de la République avait-il désavoué le Premier ministre ? Ousmane Sonko avait-il subi un revers ? Le Conseil constitutionnel avait-il rappelé l’Assemblée nationale à l’ordre ? Fallait-il voir dans cette décision une nouvelle manifestation des divergences supposées entre les deux têtes de l’exécutif ?

À écouter certains commentaires, nous n’étions plus très loin d’une séance de tirs au but institutionnelle.

Et la même question me revient : « Nous en sommes encore là ? »

Sommes-nous toujours condamnés à regarder la politique comme une confrontation entre des personnes, alors même que le véritable enjeu porte peut-être sur la transformation de nos institutions ?

Car la proposition de révision constitutionnelle ne se réduisait pas à un nouvel épisode de la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.

Elle instituait un cours nouveau à notre République.

On peut naturellement discuter ses dispositions, son calendrier, sa procédure d’adoption ou les rapports de forces politiques qui l’accompagnaient. Mais on ne peut réduire son ambition à une querelle de préséance entre le Palais et l’Assemblée nationale.

Le déplacement essentiel se situait ailleurs.

Depuis l’Indépendance, la vie institutionnelle sénégalaise demeure largement structurée autour de la prééminence présidentielle. Le Parlement vote, contrôle parfois, débat beaucoup, mais l’essentiel du pouvoir et de l’initiative reste concentré dans l’exécutif.

La réforme proposée amorçait une autre logique dans le sillages propositions des Assises nationales de 2009 et de la Commission nationale de Réforme des Institutions de 2013

Elle confiait à l’Assemblée nationale des responsabilités nouvelles. Elle renforçait ses pouvoirs de contrôle. Elle lui donnait un rôle accru dans la surveillance de l’action publique, notamment lorsqu’étaient en jeu les ressources naturelles et les intérêts fondamentaux du pays.

Ce changement ne relevait pas seulement d’une nouvelle répartition technique des compétences.

Il posait une question politique centrale.

Comment empêcher que l’avenir du pays ne dépende exclusivement de la volonté, des qualités ou des faiblesses des hommes placés au sommet de l’État ?

La comparaison avec le football prend alors tout son sens.

Dans une équipe, les meilleurs joueurs ne peuvent durablement compenser une organisation défaillante. Ils peuvent arracher un match, masquer un temps les insuffisances de la préparation ou transformer une action individuelle en victoire collective.

Mais aucune sélection ne peut bâtir sa réussite sur l’héroïsme permanent de quelques-uns.

Il en va de même pour une République.

Un Président exceptionnel, un Premier ministre déterminé, un ministre compétent ou quelques hauts fonctionnaires courageux peuvent donner une impulsion. Ils peuvent réformer, décider et parfois réparer.

Ils ne peuvent cependant se substituer durablement aux institutions.

La proposition de révision constitutionnelle rappelait précisément cette évidence : les hommes passent, les institutions doivent demeurer.

Elle ne concernait d’ailleurs pas seulement les rapports entre le Président, le Premier ministre et le Parlement.

Elle élargissait la conception même de la République.

Pendant longtemps, nos Constitutions ont principalement organisé les pouvoirs et proclamé des libertés. Elles disaient ce que l’État pouvait faire, ce qu’il ne devait pas faire et comment les gouvernants devaient se répartir leurs compétences.

La réforme proposée allait plus loin.

Elle faisait apparaître avec davantage de force les obligations de l’État envers les citoyens.

Elle consacrait ce que les juristes appellent des droits-créances : des droits qui ne demandent pas seulement au pouvoir de s’abstenir, mais qui lui imposent d’agir.

La différence est essentielle.

La liberté d’expression oblige d’abord l’État à ne pas faire taire le citoyen.

Un droit-créance oblige l’État à créer les conditions concrètes permettant au citoyen d’accéder à un bien, à un service ou à une protection.

La Constitution ne dirait donc plus seulement au pouvoir : « Tu ne dois pas porter atteinte aux droits du citoyen. » Elle lui dirait également : « Tu as envers lui une dette. Tu dois agir. Tu dois protéger. Tu dois garantir. »

Ce déplacement peut sembler théorique. Il ne l’est pas.

Il signifie que la République ne se définit plus seulement par l’autorité qu’elle exerce sur les citoyens, mais par les obligations qu’elle accepte envers eux.

La même philosophie apparaissait dans la protection renforcée des ressources naturelles et de l’environnement.

Le pétrole, le gaz, l’or, le zircon, les ressources halieutiques, les terres et les forêts ne sont pas de simples actifs que le gouvernement du moment pourrait administrer à sa convenance.

Ils constituent un patrimoine collectif. Ils appartiennent au peuple sénégalais.

Et, d’une certaine manière, ils appartiennent aussi à ceux qui ne sont pas encore nés.

Renforcer le contrôle de l’Assemblée nationale sur les conventions engageant ces ressources ne revenait donc pas simplement à ajouter une formalité parlementaire. Cela signifiait que leur gestion ne pouvait plus relever du tête-à-tête entre l’exécutif et quelques opérateurs économiques.

Le Parlement devenait le lieu où la Nation devait être informée, où les choix devaient être discutés et où les gouvernants devaient rendre compte.

L’enjeu n’était plus seulement de savoir qui signe.

Il était de savoir au nom de qui, sous quel contrôle et pour quelles générations on engage l’avenir.

La protection de l’environnement procédait de la même idée.

Une République moderne ne protège pas seulement son territoire contre les menaces extérieures. Elle protège aussi l’air, l’eau, les sols, les côtes et les ressources dont dépend la vie quotidienne de ses citoyens.

Elle ne se contente plus d’administrer le présent.

Elle devient responsable de l’avenir.

C’est peut-être cela que les polémiques immédiates autour de la décision du Conseil constitutionnel ont, en partie, masqué.

Le Conseil n’a pas rejeté cette philosophie. Il n’a pas condamné le fond de la réforme. Il a relevé un vice de procédure.

Cela nous rappelle plutôt une exigence élémentaire : on ne construit pas une République du droit en négligeant le droit de la République.

La réaction d’Ousmane Sonko mérite également d’être relevée. En déclarant que la décision du Conseil constitutionnel s’imposait à tous, il a refusé de transformer un revers procédural en crise politique.

Cette attitude n’efface ni les débats juridiques ni les interrogations sur les équilibres institutionnels. Mais elle montre que le désaccord n’entraîne pas nécessairement la rupture et que la confrontation entre institutions n’est pas en elle-même une crise de régime.

Une démocratie vivante n’est pas un espace dans lequel toutes les institutions pensent et décident de la même manière.

C’est un système dans lequel elles peuvent diverger sans que l’édifice s’effondre.

Il y a là une différence essentielle avec le spectacle offert par notre football.

Dans un cas, les dysfonctionnements semblent provenir de l’absence de règles effectivement respectées et d’une autorité suffisamment forte pour les faire vivre.

Dans l’autre, le conflit naît précisément parce que les institutions exercent leurs prérogatives et opposent leurs règles aux volontés politiques.

L’un des miroirs montre une institution affaiblie.

L’autre montre des institutions qui cherchent encore leur nouvel équilibre.

Le hasard du calendrier est parfois un remarquable pédagogue.

Au moment même où le football sénégalais nous révèle ce qui arrive lorsqu’une institution n’est plus à la hauteur des talents qu’elle doit servir, la République débat de la manière de rendre ses propres institutions plus solides, plus responsables et davantage tournées vers les citoyens.

Deux actualités apparemment éloignées.

Un même défi.

Dans les deux cas, la question est celle du passage de l’exploit à la durée.

La victoire à la CAN fut un exploit. Pour qu’elle devienne une tradition, il faut une fédération à la hauteur.

L’alternance démocratique de 2024 fut une victoire politique dans le cours de la révolution citoyenne enclenchée depuis le début des années 2020.

Pour qu’elle devienne une transformation durable, il faut des institutions capables de survivre aux hommes qui l’ont rendue possible.

Nous avons parfois tendance à penser que le Sénégal manque de talents.

Je ne le crois pas.

Notre jeunesse, notre diaspora, nos sportifs, nos entrepreneurs, nos chercheurs et nos artistes prouvent chaque jour le contraire.

Notre véritable difficulté réside peut-être dans notre capacité à organiser ces talents, à les protéger et à les inscrire dans la durée.

Nous savons produire des individualités exceptionnelles.

Nous devons encore apprendre à construire des institutions exceptionnelles.

Lorsque l’avion approche de Paris, la phrase entendue dans le hall de l’aéroport me revient une dernière fois :

« Nous en sommes encore là ? » Oui, peut-être.

Nous en sommes encore à découvrir qu’une victoire ne suffit pas.

Qu’un changement d’hommes ne produit pas automatiquement un changement de système.

Qu’un texte, aussi ambitieux soit-il, ne devient une institution que lorsqu’il est adopté selon les règles, accepté par les acteurs et incarné par une autorité légitime.

Mais cette question peut aussi être entendue autrement.

Elle ne dit pas seulement notre lassitude.

Elle exprime notre exigence.

Elle signifie que les Sénégalais ne veulent plus se satisfaire d’exploits sans lendemain, de promesses sans institutions, de talents abandonnés à des organisations qui ne sont pas à leur hauteur.

Alors la question véritable n’est peut-être plus : « Nous en sommes encore là ? »

Elle serait plutôt : « Sommes-nous enfin prêts à bâtir les institutions qui seront à la hauteur des talents de notre pays ? »

Le football nous rappelle qu’une équipe peut gagner grâce à ses joueurs.

La République nous enseigne qu’une nation ne dure que par ses institutions.

Le Sénégal à l’heure du “Mani Pulite” (mains propres)

Le Sénégal traverse un moment politique inédit où la question de la reddition des comptes devient centrale dans la vie démocratique. Entre les rapports de la Cour des comptes, les enquêtes de la CENTIF, le débat sur les fonds politiques de la présidence, le limogeage d’Ousmane Sonko et sa probable arrivée à la tête de l’Assemblée nationale, une recomposition profonde du pouvoir est en cours.

Cet article propose une lecture à la fois politique, institutionnelle et anthropologique de cette séquence. Il défend l’idée que le Sénégal n’est pas dans une crise de régime, mais dans une phase de complexification démocratique où émergent de nouvelles tensions entre culture du masla, exigence de transparence, contrôle parlementaire et responsabilité publique.

À travers les références à Hannah Arendt, Raymond Aron et au roman Satori, cette réflexion interroge une question essentielle : le Sénégal est-il en train de construire un État où ceux qui gouvernent devront enfin rendre compte ?

Reddition des comptes, recomposition du pouvoir et avenir de la démocratie sénégalaise

« Mani pulite » ou « mains propres », fut une vaste campagne anticorruption en Italie dans les années 1990. Elle a conduit à des milliers de condamnations touchant notamment des politiciens, entrepreneurs et fonctionnaires. Cette opération a révélé l’ampleur de la corruption systémique, entraînant la chute de plusieurs partis politiques et redéfinissant la gouvernance italienne. Cette opération a refondé la République et la démocratie italienne.

L’actualité politique sénégalaise vient brutalement d’entrer dans une nouvelle phase.
Le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko et dissous le gouvernement, après plusieurs mois de tensions devenues publiques entre les deux hommes.

Quelques heures auparavant, devant l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko avait lui-même reconnu l’existence d’un désaccord avec le chef de l’État sur la question du contrôle des fonds politiques de la présidence de la République.

Et voici qu’un nouvel épisode vient encore accélérer la recomposition en cours : la démission du président de l’Assemblée nationale, Malick Ndiaye, ouvrant la voie à l’élection plus que probable d’Ousmane Sonko à la tête du Parlement.

Le déplacement probable d’Ousmane Sonko vers la présidence de l’Assemblée nationale ajoute une dimension nouvelle à cette séquence politique.

Nous entrerions dans une configuration institutionnelle beaucoup plus complexe, où le leader politique disposant de la plus forte légitimité militante et populaire pourrait désormais contrôler le levier parlementaire.

Cette hypothèse modifierait profondément les équilibres du pouvoir au Sénégal.

Elle pourrait produire des tensions nouvelles. Mais elle pourrait aussi renforcer paradoxalement la centralité du Parlement dans la vie démocratique sénégalaise.

Il faut cependant éviter ici une erreur d’analyse fréquente dans les périodes de transition politique : confondre complexification du jeu des acteurs et crise de régime.

Nous ne sommes pas dans une rupture de l’ordre constitutionnel.

Les institutions fonctionnent. Le président exerce ses prérogatives. L’Assemblée nationale continue d’exister comme espace politique autonome. Les corps de contrôle poursuivent leur travail. La justice demeure saisie des dossiers en cours. L’espace public reste ouvert.

C’est précisément parce que les institutions tiennent que les contradictions internes du pouvoir peuvent désormais apparaître publiquement.

En terminant récemment Satori (Don Winslow publié en 2011 en poche), je ne pouvais m’empêcher de penser à cette idée essentielle qui traverse le roman : dans les périodes de transition, aucun acteur n’agit jamais dans un espace simple. Chaque décision produit des effets secondaires imprévus. Les alliances deviennent provisoires et mouvantes. Les institutions visibles cachent souvent des rapports de force plus profonds. Et surtout, le pouvoir réel circule parfois ailleurs que dans les structures officiellement établies.

Le Sénégal semble précisément entrer dans cette phase de complexification démocratique.

Derrière les affrontements publics se dessine un jeu beaucoup plus subtil de légitimités croisées, de fidélités mouvantes et de repositionnements stratégiques au sein même de l’État.

Les anciens réseaux de pouvoir cherchent à survivre ou à se reconfigurer. Les appareils administratifs tentent de retrouver leur point d’équilibre. Les corps de contrôle acquièrent une centralité nouvelle. Le Parlement pourrait redevenir un acteur réel. Et la relation entre légitimité présidentielle, légitimité populaire et légitimité institutionnelle devient désormais plus complexe qu’auparavant.

Cette situation ne signifie donc pas nécessairement une crise institutionnelle. Elle peut au contraire traduire l’entrée progressive du Sénégal dans une démocratie plus conflictuelle, plus pluraliste et plus adulte, où les désaccords cessent d’être masqués au profit d’une unanimité de façade.

Mais notre culture politique et sociale reste profondément traversée par cette valeur sénégalaise du masla, cet art subtil de contourner les contradictions, d’éviter les affrontements frontaux et de préserver les équilibres relationnels même dans les situations de tension.

Il constitue historiquement un mode de régulation sociale profondément enraciné dans les sociétés sénégambiennes. Il permet d’éviter l’humiliation publique, de préserver le lien communautaire, de limiter l’escalade des conflits et de maintenir une certaine stabilité collective.

Cette culture de la médiation et de l’arrangement a probablement contribué à la singularité sénégalaise, mais la séquence actuelle révèle aussi les limites de cette logique lorsqu’elle rencontre les exigences modernes de la reddition des comptes démocratique.

Car une démocratie contemporaine ne peut pas fonctionner uniquement sur l’évitement des contradictions. À un certain moment, les institutions doivent trancher. La justice doit enquêter. Les responsabilités doivent être établies. Les rapports des corps de contrôle doivent produire des conséquences.

Toute la difficulté du moment sénégalais est peut-être là : comment préserver cette culture nationale de l’apaisement sans transformer le masla en mécanisme permanent de neutralisation des responsabilités publiques ?

C’est probablement l’une des contradictions les plus profondes de notre transition démocratique actuelle.

Car nous assistons probablement à autre chose : l’entrée du Sénégal dans une phase nouvelle de différenciation du pouvoir, de conflictualisation démocratique et de redistribution institutionnelle des légitimités.

Depuis l’Indépendance, les alternances politiques sénégalaises ont souvent produit des déplacements de clientèles, des recompositions d’alliances et des changements de leadership. Elles ont plus rarement modifié en profondeur le rapport entre l’État, les ressources publiques et les mécanismes de contrôle.

Les alternances de 2000 puis de 2012 avaient déjà suscité d’immenses espoirs de moralisation de la vie publique. Abdoulaye Wade puis Macky Sall avaient promis gouvernance vertueuse, transparence et rupture avec les pratiques antérieures.

Mais progressivement s’est installé dans l’opinion un sentiment dangereux : celui d’une continuité des mécanismes de captation de l’État malgré les changements de régime.

C’est cela qui explique aujourd’hui la profondeur de l’attente populaire autour de la reddition des comptes.

Car le véritable danger pour une démocratie n’est pas seulement la corruption. Le véritable danger est sa banalisation.

Une République peut survivre à des scandales. Elle survit beaucoup plus difficilement lorsque les citoyens commencent à penser que tous les régimes finissent par se ressembler, que les rapports des corps de contrôle ne produisent jamais de conséquences, que l’État fonctionne comme un système de protection des puissants et que voter ne change finalement pas grand-chose.

C’est ici que se situe l’enjeu historique du moment actuel.

Le tandem Diomaye–Sonko était arrivé au pouvoir porté par une promesse de rupture morale, politique et institutionnelle. Une grande partie de la jeunesse sénégalaise, mais aussi des couches populaires et des classes moyennes, n’ont pas seulement voté pour une alternance ; elles ont voté pour l’idée qu’un autre rapport à l’État était possible.

Depuis plusieurs mois déjà, le Sénégal vivait une séquence institutionnelle inédite. Rapports de la Cour des comptes, dossiers de la CENTIF, enquêtes de l’Inspection générale d’État, débats sur la dette cachée, sur les déficits publics, sur les fonds Covid, procédures judiciaires visant d’anciens responsables politiques et administratifs : rarement, depuis l’indépendance, la question de la reddition des comptes aura occupé une place aussi centrale dans l’espace public sénégalais.

Pour la première fois, les citoyens ont le sentiment que plusieurs grands corps de contrôle de l’État fonctionnent simultanément comme de véritables instruments de vérification républicaine.

Les rapports de la Cour des comptes ne sont plus lus uniquement par quelques technocrates ou spécialistes des finances publiques. Ils deviennent des objets de débat national.

C’est un fait démocratique majeur.

Une société change profondément lorsque la vérité budgétaire et la transparence financière deviennent des enjeux citoyens.

Hannah Arendt soulignait que les démocraties commencent à se désagréger lorsque disparaît la frontière entre vérité et mensonge publics. Lorsque les citoyens ne savent plus ce qui est vrai, lorsque les chiffres deviennent manipulables selon les intérêts politiques du moment et lorsque les institutions cessent d’être crédibles, alors c’est le monde commun lui-même qui vacille.

La question posée aujourd’hui au Sénégal est donc immense : les citoyens peuvent-ils encore croire à la parole publique de l’État ?

Les rapports des corps de contrôle ont précisément pour fonction de réintroduire cette factualité républicaine indispensable à toute démocratie sérieuse.

Mais cette exigence de vérité publique ne peut produire d’effets durables sans une véritable éthique de gouvernement.

Parmi les enseignements majeurs que l’on retient du sociologue et philosophe Raymond Aron, il y a cette leçon qu’une démocratie moderne ne repose pas seulement sur des élections régulières, mais aussi sur une morale de la responsabilité et une vertu minimale des gouvernants.

Autrement dit, les institutions démocratiques ne valent que si ceux qui exercent le pouvoir acceptent eux-mêmes d’être limités, contrôlés et comptables de leurs actes.

C’est pourquoi la question du contrôle des fonds politiques de la présidence dépasse largement les relations personnelles entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko.

Elle touche au cœur même de la culture politique sénégalaise.

Dans beaucoup de démocraties africaines postcoloniales, les fonds dits « politiques » ou « secrets » constituent historiquement une zone grise du fonctionnement de l’État. L’opacité, la discrétion présidentielle, l’absence de contrôle parlementaire réel et la justification permanente par les impératifs de souveraineté ou de sécurité ont longtemps été considérées comme normales.

Le débat ouvert publiquement par Ousmane Sonko devant les députés marque donc une rupture culturelle importante.

Pour la première fois, au sommet même de l’exécutif sénégalais, est publiquement posée une question essentielle : jusqu’où doit aller le contrôle démocratique des ressources détenues par la présidence de la République ?

Pendant longtemps, dans de nombreux régimes africains, les Assemblées nationales ont été perçues comme des chambres d’enregistrement de l’exécutif. Or ce qui se joue peut-être aujourd’hui est justement la réhabilitation progressive de la fonction de contrôle parlementaire.

Nous entrons ainsi dans une phase où la rupture promise par le projet PASTEF cesse d’être uniquement protestataire pour devenir une contradiction interne de l’exercice réel du pouvoir.

Car gouverner transforme toujours un mouvement politique.

Les impératifs de stabilité, les contraintes économiques, les équilibres diplomatiques, les résistances administratives, les logiques de sécurité d’État et la gestion quotidienne du pouvoir produisent inévitablement des tensions entre radicalité initiale et exercice concret de l’État.

Le Sénégal découvre aujourd’hui cette contradiction au grand jour.

Mais cela ne signifie pas nécessairement une crise de régime.

Au contraire, on pourrait presque dire qu’une démocratie commence à devenir adulte lorsque les désaccords au sommet de l’État cessent d’être masqués et deviennent des débats politiques assumés dans le cadre des institutions.

Le danger serait ailleurs.

Le premier danger serait celui d’une rupture abandonnée. Beaucoup de discours, quelques procès symboliques, mais au final une reproduction des anciens mécanismes de protection et d’opacité.

Dans ce cas, le désenchantement populaire pourrait devenir immense. Beaucoup de citoyens concluraient alors que les alternances ne servent qu’à remplacer des élites par d’autres.

Mais un second danger existe également. Celui d’une démocratie transformée en excitation punitive permanente, où la justice deviendrait un instrument de destruction politique plutôt qu’un pilier serein de l’État de droit.

Le Sénégal doit éviter ces deux pièges simultanément.

La fermeté contre les détournements et les enrichissements illicites est indispensable.

Mais elle doit s’accompagner du respect scrupuleux des procédures, de la présomption d’innocence, de l’indépendance de la justice et d’un refus absolu de la vengeance politique.

Car une démocratie solide ne se construit ni sur l’impunité, ni sur la peur.

La véritable question historique est finalement beaucoup plus simple : le Sénégal est-il en train de construire un État où ceux qui gouvernent savent désormais qu’ils devront rendre compte ?

Si tel est le cas, alors les tensions actuelles, aussi spectaculaires soient-elles, apparaîtront peut-être rétrospectivement comme les douleurs normales d’une transition vers une République plus mature.

Sinon, le pays retombera dans ce cycle désormais bien connu des alternances sans transformation réelle, des ruptures proclamées sans refondation institutionnelle et des désillusions successives qui nourrissent lentement le cynisme démocratique.

Une République devient véritablement adulte le jour où le pouvoir cesse d’être une protection contre la loi.

Et peut-être que le véritable « Mani Pulite » sénégalais ne consistera pas seulement à envoyer quelques responsables en prison.

Peut-être commencera-t-il réellement le jour où les institutions de contrôle, la justice et le Parlement deviendront plus forts que les hommes qui exercent momentanément le pouvoir.

Il n’y a pas de “crise” Diomaye–Sonko.Ce que la vieille lecture politique ne comprend plus du Sénégal.

Il n’y a peut-être pas aujourd’hui de “crise Diomaye–Sonko”.
Il y a plutôt un vieux système politique qui peine à comprendre le monde nouveau qui est en train d’émerger sous ses yeux.
Les réponses ne se trouvent ni dans les gestes protocolaires, ni dans les expressions de visage, ni dans les spéculations permanentes sur les rivalités personnelles.
Elles se trouvent dans l’analyse du mouvement profond de la société sénégalaise.

« Une révolution démocratique ne se mesure pas seulement à la chute d’un pouvoir, mais à l’irruption d’un peuple dans son propre destin politique. »
Dans la continuité de ma précédente contribution sur le moment révolutionnaire sénégalais, je voudrais revenir sur les commentaires suscités par l’interview du président Bassirou Diomaye Faye ce samedi.
Depuis plusieurs jours, une partie de la presse, des commentateurs politiques et même certains segments de ce qu’il est convenu d’appeler la “société civile” agitent le spectre d’une prétendue crise institutionnelle — voire d’une crise de régime — à partir des divergences apparues publiquement entre le président Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.
Le Sénégal serait-il entré dans une zone de turbulence politique majeure ?
Le pouvoir issu de la séquence de 2024 serait-il déjà menacé par ses contradictions internes ?
À écouter certains analystes, les réponses semblent déjà trouvées.
On scrute les poignées de main.
On analyse les froncements de sourcils.
On observe qui se lève ou non à l’arrivée de l’autre.
On dissèque les silences, les postures, les nuances de langage.
Mais cette lecture me paraît profondément insuffisante.
Car elle continue à observer le Sénégal avec des catégories anciennes, devenues incapables de saisir la nature réelle de la transformation politique en cours.
Nous ne sommes plus dans les anciennes séquences politiques.
Le Sénégal a déjà connu de fortes tensions et des crises politiques majeures :
• Diouf contre Wade ;
• Wade contre Macky Sall ;
• Macky Sall contre Ousmane Sonko.
Mais la période actuelle n’est réductible à aucune de ces configurations.
Pourquoi ?
Parce que ce qui s’est produit depuis les mobilisations populaires des années 2021–2024 dépasse largement une simple alternance politique.
Nous sommes entrés dans une phase de recomposition profonde du champ politique sénégalais.
Et c’est précisément ce que beaucoup d’analystes continuent de ne pas voir.
Ils raisonnent encore dans les catégories classiques :
• affrontement entre personnalités ;
• rivalité de leadership ;
• compétition de succession ;
• équilibre protocolaire entre institutions ;
• guerre d’ego au sommet de l’État.
Or le véritable phénomène historique est ailleurs.
Ce qui traverse aujourd’hui le Sénégal, c’est la poursuite d’une révolution citoyenne qui continue de produire ses effets sur l’ensemble du système politique.
Les tensions actuelles sont normales dans un moment de transformation historique.
Les périodes de transition politique profonde ne sont jamais linéaires.
Elles produisent nécessairement :
• des ajustements ;
• des contradictions ;
• des débats stratégiques ;
• des différenciations de rôle ;
• et parfois des divergences publiques.
Mais ces tensions ne signifient pas automatiquement crise institutionnelle.
Bien au contraire.
Dans les moments historiques ordinaires, les institutions stabilisent les rapports politiques.
Dans les moments de transformation profonde, les institutions demeurent juridiquement stables, mais les légitimités politiques deviennent mobiles.
C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui.
Le Sénégal n’est pas confronté à une crise de régime.
Le Sénégal traverse une phase de redéfinition de son architecture politique.
Et cette redéfinition est le produit direct de la poussée populaire et citoyenne des dernières années.
Sonko et Diomaye occupent désormais des fonctions politiques différentes.
Une partie des commentateurs continue à penser la relation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye comme une contradiction appelée fatalement à exploser.
Cette lecture me paraît réductrice.
Car les dynamiques révolutionnaires produisent souvent plusieurs pôles complémentaires :
• un pôle de mobilisation populaire ;
• et un pôle d’institutionnalisation.
Ousmane Sonko demeure, dans l’imaginaire politique populaire, le principal vecteur de la rupture citoyenne née des mobilisations de ces dernières années.
Il incarne encore l’énergie de transformation radicale du système.
Bassirou Diomaye Faye, lui, occupe désormais une autre fonction historique : celle de l’élargissement de la légitimité politique et de l’occupation progressive du centre du champ politique sénégalais.
À travers la fonction présidentielle, Diomaye dépasse progressivement la seule base militante originelle pour agréger des segments plus larges de la société politique.
Et c’est ici qu’apparaît la recomposition majeure en cours.
Une recomposition politique plus rapide que prévu.
Depuis plusieurs mois, on voit se dessiner un phénomène politique profond.
L’ancien système partisan sénégalais se fragmente à grande vitesse :
• le PDS disparaît littéralement sous nos yeux, affaibli par l’effacement progressif de son leadership historique ;
• l’APR entre dans une phase d’incertitude post-Macky ;
• le Parti Socialiste et les anciennes familles de gauche peinent à retrouver une centralité politique ;
• les anciennes oppositions traditionnelles perdent leur capacité structurante.
Dans cet espace en recomposition, le président Diomaye Faye semble progressivement occuper une partie du terrain laissé vacant par les anciennes forces politiques traditionnelles.
Pendant ce temps, Ousmane Sonko demeure le point de référence central de la dynamique populaire et militante issue de la révolution citoyenne.
Autrement dit : ce que certains présentent comme une crise pourrait bien être en réalité l’expression d’une nouvelle structuration du champ politique sénégalais.
La véritable crise est peut-être celle des anciennes grilles de lecture.
Le problème est peut-être moins institutionnel qu’intellectuel.
Une partie de la classe médiatique, politique et universitaire continue à analyser le Sénégal avec des catégories devenues obsolètes. Elle cherche encore :
• des scénarios de rupture personnelle ;
• des conflits d’ambition ;
• des guerres de succession ;
• des affrontements protocolaires.
Mais la question historique est désormais ailleurs.
La révolution citoyenne ouverte depuis plusieurs années continue de bouleverser l’ensemble du système politique sénégalais.
Elle déplace les centres de gravité.
Elle redéfinit les légitimités.
Elle accélère les recompositions.
Elle rend progressivement caducs les anciens schémas de lecture.
Et c’est précisément cette mutation que beaucoup refusent encore de voir.
Conclusion
Il n’y a peut-être pas aujourd’hui de “crise Diomaye–Sonko”.
Il y a plutôt un vieux système politique qui peine à comprendre le monde nouveau qui est en train d’émerger sous ses yeux.
Les réponses ne se trouvent ni dans les gestes protocolaires, ni dans les expressions de visage, ni dans les spéculations permanentes sur les rivalités personnelles.
Elles se trouvent dans l’analyse du mouvement profond de la société sénégalaise.
Car ce qui est en train de se jouer dépasse désormais les individus eux-mêmes.
La révolution citoyenne sénégalaise continue son travail de transformation.
Et elle emporte avec elle les anciennes certitudes, les vieux appareils politiques… et parfois même les anciennes manières de penser la politique.

Municipales 2026 en France : l’universalisme à l’épreuve du réel (vu depuis Dakar)

Les municipales 2026 en France posent une question simple :
qui représente réellement la société ?

Depuis Dakar, et après 20 ans d’engagement comme élu local en France, je vois une fracture :
entre discours universaliste… et réalité du pouvoir.

👉 Faire ce qu’on dit. Dire ce qu’on fait.

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin. »

Les municipales de mars 2026 en France disent quelque chose de profond — y compris pour nous qui les observons depuis le Sénégal.

L’élection de plusieurs maires issus de l’immigration subsaharienne n’est pas un simple symbole.
C’est un révélateur.
Et il met à nu une fracture au sein de la gauche française.

Je parle ici aussi d’expérience.

Aujourd’hui à la retraite, j’ai été, depuis les années 2000, à la fois acteur et observateur de ces dynamiques : militant internationaliste, élu local — maire adjoint, premier adjoint — puis vice-président d’une communauté d’agglomération sur le plateau de Saclay.
J’ai vu, de l’intérieur, comment se fabriquent les trajectoires politiques… et leurs limites.

D’un côté, La France Insoumise fait un choix clair : traduire sociologiquement la France telle qu’elle est.
Résultat : des profils longtemps tenus à la périphérie accèdent enfin à des responsabilités.
Le plafond de verre, longtemps dénoncé, commence à céder.

De l’autre, le Parti socialiste et le Parti communiste français restent attachés à une vision universaliste : ne pas voir les origines, ne pas les nommer, ne pas les instrumentaliser.

Sur le principe, c’est irréprochable.
Dans la pratique, c’est autre chose.

Car les images parlent.

Lors des célébrations autour d’Emmanuel Grégoire à Paris, ce qui frappe n’est pas seulement la victoire.
C’est l’homogénéité.

Et pour qui a vécu ces espaces de l’intérieur, cela n’a rien d’une surprise.

Pendant des années, j’ai vu se déployer un discours universaliste exigeant… mais aussi des mécanismes implicites de sélection, de cooptation, de reproduction.
Rien de frontal. Tout de structurel.

C’est là que le regard depuis Dakar prend du relief.

Au Sénégal, la question se pose autrement, mais elle existe aussi : équilibres territoriaux, générationnels, sociaux.
Là aussi, la représentation est une construction, jamais une évidence.

Autrement dit, aucune démocratie n’échappe à cette question fondamentale :

  •  Qui représente qui ?
  •  Et au nom de quelle légitimité ?

La différence, peut-être, tient à ceci :
en France, on proclame l’indifférence aux différences.
Mais celles-ci continuent d’organiser silencieusement l’accès au pouvoir.

Alors posons la question sans détour :
refuser de voir les différences, est-ce vraiment les dépasser… ou simplement les ignorer ?

L’universalisme n’est pas en cause.
Son usage, oui.

Lorsqu’il sert à ne rien changer, il cesse d’être un principe.
Il devient un refuge.

Et vu depuis Dakar, cela résonne avec une autre réalité bien connue :
celle des systèmes politiques qui se disent ouverts… mais où les visages du pouvoir évoluent lentement.

Au fond, la politique est une affaire de cohérence.

Faire ce que l’on dit.
Dire ce que l’on fait.
Et surtout : assumer qui l’on représente réellement.

DIOMAYE MOY SONKO / SONKO MOY DIOMAYE : Comprendre le moment révolutionnaire sénégalais

Une révolution démocratique ne se mesure pas seulement à la chute d’un pouvoir, mais à l’irruption d’un peuple dans son propre destin politique.
Dans la continuité de ma dernière contribution, « Penser par-delà le bruit et la fureur », je voudrais ici inviter à prendre de la hauteur.

Car l’analyse des moments politiques d’exception exige ce travail de sociologie politique qui consiste à instaurer une distance avec l’événement, à déconstruire théoriquement l’objet pour mieux en saisir la logique profonde et la portée historique.

Une révolution démocratique ne se mesure pas seulement à la chute d’un pouvoir, mais à l’irruption d’un peuple dans son propre destin politique.

Dans la continuité de ma dernière contribution, « Penser par-delà le bruit et la fureur », je voudrais ici inviter à prendre de la hauteur.

Car l’analyse des moments politiques d’exception exige ce travail de sociologie politique qui consiste à instaurer une distance avec l’événement, à déconstruire théoriquement l’objet pour mieux en saisir la logique profonde et la portée historique.

Depuis le début des années 2020, le Sénégal traverse une séquence politique singulière. À travers mobilisations populaires, crise de légitimité du pouvoir et recomposition des forces politiques, un moment que l’on peut qualifier de révolution démocratique s’est progressivement dessiné.


Il arrive dans l’histoire des peuples des moments où les équilibres politiques, patiemment installés au fil du temps, se fissurent soudain sous la pression silencieuse de la société.

Ce qui semblait immuable bascule alors, presque soudainement, dans un mouvement irréversible.

Les signes avant-coureurs de ces basculements sont souvent perceptibles bien avant que l’événement lui-même ne survienne. Ils se manifestent dans les frustrations accumulées, dans les tensions sociales, dans l’occupation progressive de l’espace public par une société qui cherche à se faire entendre.

Il en est des révolutions comme de la vie : des pauses, des tensions et des ruptures font partie de l’ordre naturel des choses.

Les dynamiques sociales et politiques qui ont emporté le régime de Macky Sall étaient en réalité à l’œuvre bien avant l’élection présidentielle de 2024. Elles s’inscrivent dans un processus plus profond qui possède plusieurs des attributs d’une révolution démocratique.

Car les révolutions ne surgissent jamais instantanément. Elles se déploient dans le temps long, à travers l’accumulation de frustrations, de mobilisations populaires et de moments de rupture qui finissent par transformer durablement l’ordre politique.

Comme l’écrivait Victor Serge, les révolutions sont tragiques parce qu’elles portent en elles à la fois les plus grandes espérances et les plus grandes épreuves.

Mais avant d’aller plus loin, une question mérite d’être posée : peut-on réellement qualifier de révolution les dynamiques sociales et politiques qui traversent le Sénégal depuis le début des années 2020 ?

Une révolution au sens d’Hannah Arendt ?

Dans son ouvrage « On Revolution » (où elle explore une comparaison approfondie entre la Révolution française de 1789 et la Révolution américaine), Hannah Arendt rappelle qu’une révolution ne se réduit pas à la chute d’un gouvernement.

Elle correspond toujours au moment où surgit la possibilité d’un nouveau commencement politique. Trois éléments caractérisent ce moment révolutionnaire :

-une crise profonde de légitimité du pouvoir en place ;

-l’irruption du peuple dans l’espace public ;

-la volonté collective de reconquérir la liberté politique.

À bien des égards, la séquence politique sénégalaise récente présente ces trois caractéristiques.

La légitimité du régime de Macky SALL s’est progressivement érodée avec la corruption érigée en principe de gouvernement, la violence systématique opposée aux jeunes. Et de fait les mobilisations populaires ont occupé durablement l’espace public. Et une aspiration forte à la souveraineté politique s’est exprimée dans toutes les couches de la société, particulièrement chez la jeunesse et dans les populations des grands centres urbains.

Dans cette perspective, l’élection de Diomaye Faye ne peut être réduit à une simple alternance électorale. Elle apparait plutôt comme l’aboutissement d’un processus plus profond de réappropriation démocratique.

PASTEF comme vecteur politique du moment révolutionnaire

Dans ce contexte, qu’on l’approuve ou qu’on le conteste, une réalité politique s’impose : le parti PASTEF est devenu le principal vecteur politique de cette dynamique sociale.

PASTEF n’est pas seulement un parti parmi d’autres. Il est devenu, au fil des crises et des mobilisations, le point de cristallisation d’une contestation politique plus large, portée en grande partie par une jeunesse qui cherchait un instrument politique pour exprimer son aspiration au changement.

C’est dans cette dynamique que la figure de Ousmane Sonko s’est progressivement imposée comme catalyseur d’une mobilisation populaire inédite.

Mais l’histoire des mouvements politiques montre aussi que les processus révolutionnaires dépassent souvent les individus qui les incarnent.

« Diomaye moy Sonko » : la formule d’un moment historique

La formule — « Diomaye moy Sonko / Sonko moy Diomaye » — doit être comprise dans ce contexte.

Elle n’est pas seulement un slogan électoral. Elle est l’expression d’un moment politique particulier.

Dans un contexte de confrontation politique intense, où l’appareil d’État cherchait à neutraliser un leadership émergent, le mouvement a trouvé les ressources nécessaires pour préserver sa continuité politique.

La candidature de Bassirou Diomaye Faye n’a pas interrompu la dynamique ; elle l’a prolongée.

Elle a permis au mouvement de franchir l’obstacle institutionnel qui lui était opposé tout en conservant la cohérence de son projet.

La dualité Sonko–Diomaye apparaît ainsi moins comme une contradiction que comme une résultante du processus historique lui-même.

Les tensions d’un moment révolutionnaire

Une révolution démocratique n’abolit pas les tensions : elle les révèle.

Ces derniers mois, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont publiquement exposé certaines de leurs divergences et différences d’approche politique.

Ces tensions ont parfois été interprétées comme les signes d’une rupture ou d’une fragilité du pouvoir issu de la dynamique politique récente.

Mais ces divergences ne prennent véritablement sens que si on les replace dans le cadre plus large du processus historique que traverse aujourd’hui le Sénégal.

Car le passage d’un moment de mobilisation populaire à l’exercice concret du pouvoir s’accompagne toujours de débats, d’ajustements et parfois de désaccords sur la manière de traduire politiquement l’élan qui a porté le changement.

Autrement dit, ce qui apparaît aujourd’hui comme des divergences peut aussi être lu comme l’expression normale d’un mouvement politique entré dans sa phase de transformation institutionnelle.

C’est précisément à cette grille de lecture — celle d’un moment révolutionnaire en cours de structuration — que je voudrais inviter.

Les recompositions d’un moment révolutionnaire

Les moments révolutionnaires ne bouleversent pas seulement les rapports entre un pouvoir et la société. Ils transforment aussi en profondeur l’architecture du champ politique.

La constitution récente de la coalition Diomaye Président s’inscrit dans ce mouvement de recomposition.

Certains y voient déjà une tentative d’hégémonie politique ou une dérive partisane qu’il faudrait dénoncer sans nuance. Mais une lecture plus attentive du moment historique invite à davantage de prudence.

Dans une période de transformation politique profonde, il est fréquent que de nouvelles formations ou coalitions apparaissent pour agréger des forces politiques auparavant dispersées.

De ce point de vue, la coalition Diomaye Président peut aussi être interprétée comme le prolongement institutionnel du moment révolutionnaire qui s’est exprimé dans les mobilisations populaires des dernières années.

Elle tend en effet à rassembler des segments politiques issus de l’éclatement progressif du régime de Macky Sall et de la recomposition du paysage partisan sénégalais.

Car le champ politique laissé derrière la séquence récente est profondément transformé.

Le Parti Démocratique Sénégalais apparaît aujourd’hui affaibli par l’éloignement de son leadership historique.

L’Alliance pour la République semble entrer dans une phase d’incertitude après la fin du cycle politique ouvert par Macky Sall.

Quant au Parti Socialiste du Sénégal et aux différentes formations issues de la tradition marxiste sénégalaise, leur capacité à structurer l’espace politique apparaît aujourd’hui considérablement réduite.

Dans cet espace politique recomposé, la coalition Diomaye Président pourrait ainsi chercher à occuper le vide laissé par l’affaiblissement des anciennes forces structurantes du système partisan.

Il est encore trop tôt pour dire si cette recomposition débouchera sur une nouvelle structuration durable de la vie politique sénégalaise.

Mais une chose semble déjà certaine : les moments révolutionnaires redessinent toujours les cartes du pouvoir.

Et le Sénégal n’échappe pas à cette règle.

De la mobilisation populaire à la refondation républicaine

Toute révolution démocratique se heurte tôt ou tard à une question décisive : comment transformer une dynamique populaire en institutions durables ?

La victoire électorale ne constitue jamais la fin d’un processus révolutionnaire. Elle marque plutôt son entrée dans une phase nouvelle : celle de la transformation institutionnelle.

Le défi qui s’ouvre aujourd’hui au Sénégal est donc celui d’une refondation républicaine.

Une telle refondation suppose :

la restauration de la crédibilité des institutions publiques ;

l’indépendance effective de la justice ;

une redéfinition du rapport entre l’État et les citoyens ;

et une gouvernance fondée sur la transparence et la responsabilité.

Autrement dit, le moment révolutionnaire ne trouvera son accomplissement que s’il débouche sur une République plus juste, plus transparente et plus démocratique.

C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut comprendre la formule devenue emblématique « Diomaye moy Sonko / Sonko moy Diomaye ».

Au-delà du slogan politique, elle exprime une idée plus profonde : celle d’un moment historique où un mouvement populaire a su préserver sa cohérence face aux tentatives de fragmentation, en affirmant la continuité d’un projet politique porté par une aspiration collective au changement.

Conclusion

Peut-être est-ce là la véritable signification du moment sénégalais : non pas la victoire d’un homme ou d’un parti, mais l’entrée d’un peuple dans une nouvelle étape de son histoire politique.

Ce qui s’est exprimé dans les mobilisations populaires des dernières années dépasse en effet les logiques partisanes. Il s’agit d’une aspiration plus profonde : celle d’une société qui cherche à reprendre en main son destin politique et à refonder les bases de sa vie républicaine.

Et pour paraphraser Frantz Fanon chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir.

La génération politique qui s’est levée au Sénégal depuis le début des années 2020 semble avoir choisi de la remplir — et c’est peut-être ainsi que commence un nouveau chapitre de l’histoire démocratique du Sénégal.

Babacar FALL
Haut fonctionnaire à la retraite

Penser au-delà du bruit et de la fureur.

Dans un pays où tous semblent parler en même temps, le vrai courage est peut-être de savoir se taire un moment pour penser.
J’avais arrêté ce blog depuis plus d’une année. J’ai pris le temps d’écouter, d’échanger, de regarder ce pays et de sentir son cœur battre.

Dans un pays où tous semblent parler en même temps, le vrai courage est peut-être de savoir se taire un moment pour penser.

J’avais arrêté ce blog depuis plus d’une année. J’ai pris le temps d’écouter, d’échanger, de regarder ce pays et de sentir son cœur battre. 

Le Sénégal est à l’image de ce baobab majestueux, plusieurs fois centenaire sur l’ile de Dionewar sur les berges du Saloum qui regarde le tumulte du monde tel le fleuve qui coule à ses pieds.

Le vacarme des jours

Il y a des moments où le Sénégal ressemble à une place publique sans fin.

Tout le monde parle, s’indigne, commente, prophétise.

Les bourreaux d’hier qui essaient de se faire passer pour des victimes.

Ceux qui se sont gavés d’argent public et ingurgiter jusqu’à plus soif veulent apparaître comme des martyrs aujourd’hui. L’incarcération à Rebeus apparaît comme la summum du déshonneur. Passe encore le pavillon spécial des malades incarcérés mais la prison, non pas la prison pour eux. 
Alors les plateaux télé qu’ils continuent de biberonner débordent, les réseaux sociaux alimentés brûlent, les conversations s’enflamment au moindre mot.
Le bruit est partout — un bruit qui ne laisse plus respirer la pensée et le discernement.

On ne cherche plus à comprendre, mais à réagir, même pour les acteurs les plus avisés et pas dupes.
Chacun veut avoir raison, tout de suite, bruyamment.
Et pourtant, plus le bruit augmente, plus le sens s’éloigne.
On confond la passion avec la profondeur, l’indignation avec la lucidité.

La démocratie, elle, demande autre chose : du recul, de la lenteur (du temps), du discernement.

La fureur et ses blessures

Sous le bruit, il y a la fureur.
Une fureur qui n’est pas seulement politique : elle est sociale, générationnelle, existentielle.
C’est la colère d’une jeunesse brillante, impatiente, ouverte au monde, mais bloquée, instruite mais sans espace, connectée mais frustrée.
C’est aussi la fatigue d’un peuple qui travaille dur, mais qui ne voit pas toujours le fruit de son effort.

La vie chère, l’insécurité, la récession économique qui s’installe insidieusement, anéantissent les espérances soulevées par la victoire de Ousmane Sonko et Diomaye Faye.

Cette fureur est juste.

Et c’est elle qui a posé les prémisses de la révolution démocratique en cours.
Mais elle devient dangereuse quand elle n’a plus d’horizon, quand elle n’est plus orientée par une pensée.
Elle peut se transformer alors en spirale, en déferlement. Et au lieu de bâtir, elle peut tout brûler comme l’expérience et l’histoire des révolutions dans le monde nous en ont donné souvent une illustration.

Revenir à l’essentiel : penser

Penser au-delà du bruit et de la fureur, c’est un acte presque spirituel.
C’est refuser de se laisser happer par le tumulte du moment pour revenir à ce qui dure.
C’est s’asseoir, observer, écouter — non pour fuir, mais pour comprendre.

Le Sénégal a toujours su le faire.
Nos traditions sont souvent des écoles de pensée.
On y apprend que parler ne suffit pas : il faut chercher le vrai mot, celui qui apaise et éclaire.

Penser, ce n’est pas se taire : c’est parler autrement.

Et pour reprendre la formule de Lénine : là où il y a une volonté, il y a un chemin.

L’éthique du discernement

Le vrai enjeu du Sénégal n’est pas seulement institutionnel, mais intérieur.

Pastef n’a pas engendré la révolution démocratique actuelle comme le démiurge qui façonne l’univers à partir d’un chaos préexistant, en s’inspirant des formes intelligibles et éternelles pour créer un monde ordonné et beau.

Ousmane Sonko n’essaie pas de créer le monde à partir de rien (ex nihilo), mais organise une matière désordonnée, introduisant un ordre par la proportion et la raison. C’est du moins de ce que j’ai compris de ses déclarations et de ses écrits.

Elle sourd depuis de nombreuses années, de la contestation du vol des deniers publics, de la gabegie qui a régné dans les hautes sphères des pouvoirs passés.

Elle sourd depuis les 12 ans au pouvoir Abdoulaye Wade, qui a réduit à néant notre culture des règles de la bonne administration publique, de l’Etat de droit, au profit de coteries familiales et financières. Et a engendré le retour du refoulé du pouvoir ceddo ou ce que le professeur Mamadou Diouf appelle le modèle islamo-wolof de l’Etat.

Elle sourd après la poursuite du wadisme sans Wade, avec la mise en place par Macky et les siens de la gestion clanique et mafieuse de l’Etat, prêts à tout pour piller et massacrer sans remords toutes contestations.

Nous avons besoin d’une éthique du discernement.
D’apprendre à distinguer l’émotion de l’information, la critique de la haine, la conviction du fanatisme.

Il faut remettre la pensée, l’éducation, la culture au centre du débat national.
Non pour créer une élite qui parle seule, mais pour reconstruire un langage commun,
où la parole retrouve sa valeur.

En somme, l’objectif de la révolution démocratique en cours est de « faire Nation », c’est-à-dire continuer à créer un sentiment d’appartenance commune chez tous les citoyens de ce pays, en renforçant le sentiment d’une destinée et d’une solidarité partagées.

Cela passe, par la construction de liens sociaux forts et la mise en place des conditions d’équité, de justice et de confiance entre les citoyens que nous sommes.

Et la clarté morale est une forme de courage politique. C’est ce que résume à mon sens la formule : Jub, Jubal, Jubanti. Des concepts moraux wolof qui veulent simplement traduire ces valeurs : transparence, justice, redressement.

Penser, c’est aimer le pays

Penser, dans ces temps troublés, c’est résister à la banalité du mal en refusant de suivre le courant comme le dit Hannah Arendt.

Le mal étant ce sentiment dans lequel les épigones de Wade (Macky et les siens) veulent plonger ce pays.

A l’aide des méthodes démoralisantes qui transforment les citoyens pensants en automates, ils veulent tuer la volonté des citoyens, le caractère, la dignité. La coterie gouvernante balayée en mars 2024, a su devenir grâce aux milliards détournés, une petite oligarchie qui se veut, même masquée, inamovible et inviolable.
Le bruit passera.
La fureur aussi.
Mais ce qui restera, c’est la qualité de notre regard collectif — notre capacité à dire :voilà où nous voulons aller ensemble.

Ce pays a besoin de citoyens qui écoutent avant de répondre, de leaders qui pensent avant de parler, et d’une jeunesse qui croit que le silence, parfois, est plus fort que le cri.

Parce qu’au fond, penser au-delà du bruit et de la fureur, ce n’est pas s’éloigner des réalités du Sénégal : c’est apprendre à le voir tel qu’il est — pour mieux le transformer.

Une fête de l’instruction publique gâchée.

Que 100 écoles publiques rivalisent et s’épanouissent !!!
Seule l’école publique laïque garantit l’égalité des chances de tous les enfants de la République. Par la neutralité de l’enseignement et l’engagement absolu pour éduquer et former des citoyens libres, les enseignants de l’école publique sont nos héros quotidiens. Le gouvernement est attendu sur sa capacité à reconstruire le système public de l’éducation et pas d’ériger l’école privée catholique comme la voie exclusive de réussite scolaire des enfants.

Le tollé provoqué et les répliques successives par une partie des propos tenus par le Premier ministre lors de la remise des prix du concours général aura ruiné le message d’ensemble du président de la République et du premier ministre lui-même.

 C’était la fête de l’école, de l’éducation et de l’apprentissage de la science.

En substance, il s’agissait de mettre en exergue la valeur de l’instruction publique nationale au travers de ses brillants récipiendaires de toutes origines.

En écoutant bien les propos du premier ministre : « Certaines choses ne peuvent plus être tolérées dans ce pays. En Europe, ils nous parlent constamment de leur modèle de vie et de style, mais cela leur appartient. » On voit bien qu’il y a une erreur de contexte.

Rappelons qu’il répondait aux questions d’une jeune femme lauréate d’un concours de récitations de Coran à propos des daaras.  

La mauvaise querelle sur la laïcité des écoles confessionnelles catholiques.

L’Eglise catholique ne peut être le promoteur de la laïcité. Elle ne l’a pas inventée, ni au Sénégal, ni ailleurs.

La laïcité « européenne » ou française en particulier, puisque c’est de celle-là dont il s’agit s’est développée contre l’Eglise, accusée d’accaparement des consciences des enfants.

L’instauration de l’instruction publique, gratuite et laïque en France s’est faite contre la toute-puissance du clergé catholique à revendiquer sa compétence et sa prétention à former et éduquer tous les enfants.

A travers cette mauvaise querelle qui sévit depuis ces propos de Ousmane Sonko, nous sommes exactement en face d’un « double bind » ou double contrainte pour reprendre le concept de Gregory Bateson. En gros, une “double contrainte” est un type particulier de conflit qui crée une situation “non-gagnante” ; c’est-à-dire, une situation dans laquelle on est “damné si vous le faîtes et damné si vous ne le faîtes pas”.

Cela veut dire que le clergé catholique sénégalais se voit assigné à la défense d’une laïcité à la française qui ne le concerne en rien et qu’une frange importante de ses coreligionnaires français abhorrent.

Et le premier ministre semble ériger l’accès à ’école privée confessionnelle catholique comme étant la condition de la réussite scolaire pour les élèves sénégalais les plus brillants.C’est ainsi que je lis cette partie de son propos : « au Sénégal, nous ne permettrons plus à certaines écoles d’interdire le port du voile ». Se voulant plus clair, il a ajouté : « Gare à ces institutions qui refuseront d’accepter une fille simplement parce qu’elle est voilée. »

Mais pourquoi alors que les meilleures écoles publiques gratuites leur sont ouvertes et que c’est leur place naturelle ?

Eloge de l’école publique, gratuite et obligatoire

Je suis un enfant de l’école publique (primaire, secondaire et université), l’école de tous les enfants, ouverte, laïque, tolérante, avec ses enseignants-hussards dont le dévouement, la disponibilité totale, faisaient notre admiration. C’est l’école du brassage et de l’édification des citoyens sénégalais. Où on apprend à « faire Nation ». Où on s’ouvre aux autres, d’où qu’ils viennent et quelle que soit l’origine sociale des parents. C’est cette école que les pères bâtisseurs de notre Etat-Nation ont construite.

Léopold Senghor et Mamadou Dia et tous leurs compagnons avaient fait ce choix, qui est celui de l’avenir de notre Nation.

Tous les élèves du Sénégal de mon âge et les plus jeunes, parlent toujours avec beaucoup d’émotions des enseignants qui les ont marqués durant leur scolarité. Le ministre Guirrassy en a donné un témoignage l’autre jour en recevant son ancienne institutrice. Le premier ministre l’a illustré aussi dans une autre partie de son propos en parlant des enseignants qui l’ont encouragé à se discipliner pour ne pas rater ses études. Le parrainage de la cérémonie de remise des prix du concours général par le professeur Sangharé témoigne de la volonté des pouvoirs publics d’ériger l’instruction publique comme levier indispensable du développement de notre pays.

Mais alors, pourquoi cette fixation sur le voile ?

Pourquoi cette mauvaise querelle sur l’admission réelle ou supposée des élèves voilées dans les écoles, en l’occurrence des écoles catholiques, même si le premier ministre ne les cite pas ?

Le premier principe de la laïcité ou du sécularisme sénégalais est celui de la neutralité de l’espace scolaire public. Tout du moins, comme l’ont voulu les pères bâtisseurs de notre Etat-Nation.

Les convictions religieuses doivent rester à la porte de l’école publique. On se fiche de connaître la religion de tel ou tel camarade. On était de Blaise Diagne, de Van Vo ou Delafosse. Et une sorte de patriotisme scolaire se développait en sport, au hand, au foot ou au basket. On admirait les moyens que mettait l’encadrement de Saint Michel en sport. Mais on était ravi de les battre sur le terrain.

C’est le devoir des pouvoirs publics de construire des écoles publiques de qualité pour tous les enfants du Sénégal. Certes l’enseignement privé (confessionnel ou pas) est partie intégrante du système national d’éducation, mais il n’est pas destiné à tous les élèves. Alors que l’enseignement public est ouvert à tous. C’est de la responsabilité du gouvernement de le développer, le consolider et de l’étendre.

Les politiques d’ajustement structurel des années 80 ont démoli le système d’enseignement public : fin des programmes de construction (avec la honte absolue qu’a constitué jusqu’à aujourd’hui l’état de délabrement du lycée Limamou Laye de Guédiawaye malgré ses excellents résultats chaque année), arrêt des recrutements d’enseignants…

Que 100 écoles publiques rivalisent et s’épanouissent !!!

Du premier ministre j’attends l’annonce d’un programme de construction d’écoles publiques dans les grands centres urbains du pays et dans le monde rural. Je n’attends pas des propos sur l’exclusion réelle ou supposée d’élèves voilées des écoles catholiques et qui ne concernent en l’occurrence que quelques dizaines des filles et dont les parents ont suffisamment les moyens de leur trouver une place ailleurs. Ce qui est d’ailleurs le cas à chaque rentrée.

Le souverainisme économique et le développement de ce pays mérite que l’on évite ces mauvaises querelles et que l’on se concentre sur l’essentiel.

Pour reprendre le mot de Mamadou Diouf, une véritable révolution démocratique s’est enclenchée dans ce pays, une déconstruction-reconstruction de certains paradigmes est en route. Parmi celles-ci une prise de conscience citoyenne, jamais observée et à certains égards, comparable aux mobilisations pré et postindépendance.

J’ai prédit et écrit sur la raclée électorale qu’allait subir le régime corrompu de Macky. Et le résultat est au-delà des espoirs des démocrates et des républicains de ce pays et d’ailleurs.

Les premières décisions et l’allure générale des mesures arrêtées (à l’exception notable de la parité dans les nominations aux fonctions de direction publiques), la gestion maîtrisée des politiques publiques, annoncent des lendemains qui tranchent agréablement avec la fin de règne de Macky Sall et même de Wade.  Le renouvellement générationnel, les nouveaux talents et compétences et les pratiques du gouvernement constituent assurément de très agréables surprises.

Macky Sall, un sortant aux abois à la recherche d’une bouée de sauvetage

Un homme (et son clan) aux abois crie sa détresse et cherche secours pour une absolution de toutes ses fautes. Et il utilise les « autres », surtout les frustrés du parrainage, comme bouclier pour justifier « son dialogue ».

Un homme (et son clan) aux abois crie sa détresse et cherche secours pour une absolution de toutes ses fautes. Et il utilise les « autres », surtout les frustrés du parrainage, comme bouclier pour justifier « son dialogue ».

Un dialogue pour se sauver

Que n’a-t-il pas dialogué pendant 12 ans, ayant eu tout le temps et tous les pouvoirs pour ce faire ? Il a préféré réprimer, embastiller, mettre sous silence tout opposant (réduire à sa plus simple expression), sans autre forme de procès, sous les prétextes les plus fallacieux si ce n’est les plus loufoques : terroriste, salafiste, comploteur contre l’Etat, association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste …

Craignant les retours de flamme après son départ du pouvoir, il a pensé s’auto-amnistier par une Loi en Conseil de Ministres, soumise au vote de l’Assemblée nationale … dans une période suspecte. Il a dû se raviser sachant que la ficelle était trop grosse.

Sa trouvaille : « le dialogue de 48 heures » pour que l’auto-amnistie passe à l’amnistie acceptée et « décidée » par consensus à l’issue des « 48H de Dakar ».

Tout acteur politique qui participerait à ce deal, frustré du parrainage ou inscrit sur la liste des candidats retenus par le Conseil constitutionnel, serait responsable de la plus grande forfaiture et d’une faute politique qui laissera une tache indélébile dans l’histoire de notre pays.

Aujourd’hui Il a besoin de vous pour dire au monde « ce n’est pas ma décision mais celle issue du dialogue national » (dialogue de fin de règne).

Macky SALL a fini son mandat. Il ne lui reste qu’une seule obligation qu’il tire de ses fonctions de président sortant : fixer par décret la date de l’élection comme il l’avait déjà fait en appelant le corps électoral le dimanche 25 février.  Il s’est ravisé tout seul avec des prétextes qu’il a lui-même jugés légers, en renouvelant sa confiance à celui qui est au centre des prétextes évoqués.

Que personne n’accepte pas de lui servir de faire valoir ou plutôt de « chair à canon ». La situation actuelle relève de sa seule et exclusive responsabilité et il n’a pas besoin de vous pour présider durant les derniers jours de son mandat.

Il a senti la terre se dérober sous ses pieds depuis sa décision honteuse décriée par tous les pays et partenaires du Sénégal et il craint de devenir un paria à travers le monde, persona non grata, risquant de ne plus être reçu par ses anciens homologues qui ont tous pris leur distance (il a parlé de campagne nauséabonde hier … c’est plutôt sa décision qui mérite ce qualificatif).

La suite, ce seront les campagnes de poursuites à travers le monde sur sa personne et ses proches pour les fortunes accumulées en 12 ans ou plus (car il y en a eu avant 2012) … c’est de ça qu’il a peur : vivre un cauchemar à partir du 3 Avril et la hantise jusqu’à la fin de ses jours alors qu’il voudrait plutôt jouir de ses biens accumulés sur le dos des Sénégalais.

Macky a peur et si Karim WADE souhaite se coaliser avec lui, libre à lui et ses suiveurs de se rendre aux 48H de Dakar et qu’ils assument tous les deux, les lamentables décisions qui s’y prendront.

Qu’ils prennent la responsabilité de rejeter eux-mêmes les décisions du Conseil Constitutionnel dont Macky SALL a lui-même rappelé qu’ils ne sont pas susceptibles de recours, lors de sa rencontre avec des candidats non retenus sur la liste arrêtée par le Conseil.

La décision du conseil constitutionnel une fierté

Le Sénégal a recouvré sa belle image d’un pays organisé et digne de sa réputation grâce aux décisions du Conseil Constitutionnel : notre nation dispose d’assez d’anticorps pour résister à ces attaques d’un sortant désespéré ou d’un apprenti sorcier qui a fait un parjure avéré.

Peu importe si Karim WADE a perdu sa nationalité française et en a apporté la preuve le 16 Javier 2024. Le fait est, qu’il a déclaré sur son « honneur » en 2019 puis en 2023 (deux fois de suite) qu’il était exclusivement sénégalais au moment de déposer sa candidature.

Il s’agit d’un parjure et le Conseil a justement fait le constat d’un faux dans sa déclaration sur « l’honneur ». Quel sens de l’honneur pour mentir deux fois de suite en 5 ans alors qu’on sollicite la confiance du peuple ?

Ces deux-là, ne valent pas que vous mettiez vos mains dans la fange et ternissiez à jamais votre image. Vous seriez définitivement classés parmi les renégats et traitres à leur nation. Vous n’en tireriez aucun avantage, ni profit.

Le Monde entier ouvre les yeux sur le régime de Macky Sall en ce moment et le classe parmi les apprentis dictateurs.

Nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes : il avait le choix de laisser les Sénégalais voter le 25 février et choisir le Président pour les 5 années à venir.

En 2012, il s’est installé en s’engageant à lutter contre la corruption et l’enrichissement illicite (ce qui n’a strictement rien donné, encore moins influé sur 12 ans de mauvaises pratiques dans ces domaines) … aujourd’hui il veut s’en aller en ayant notre absolution.

De grâce ne tombons pas dans le piège. Laissons-le sortir tout petit et saluons la grandeur de notre très Beau Sénégal.

« Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ».  Pour ceux qui serez sensibles aux appels des sirènes du palais.

Vous serez bien inspirés de vous en tenir strictement à la décision du Conseil constitutionnel et de refuser les appels mal venus de personnes qui ne veulent pas votre bien ni celui du Sénégal mais seulement le leur. Le Conseil a retenu une liste de candidats ; et à la surprise de tous un candidat encore incarcéré. De grandes manœuvres sont engagées le visant pour lui tendre la main. Il faut refuser ces tentatives de manipulation de dernières minutes. Il ne devra son élargissement qu’au Peuple et non à ces comploteurs. Ce régime a eu 12 ans pour tendre la main et vous associer à la gestion du pays, ils ont préféré vous diaboliser.

La face hideuse d’une fin de mandat.

On pensait avoir tout vu des agissements et des manœuvres de ce régime finissant, mais dissoudre PASTEF, envoyer au bagne emprisonner son chef après la rafle de ses cadres, démanteler de façon chirurgicale ce parti et obliger Khalifa Sall, ce pauvre Barthélémy Diaz et Karim Wade à aller à Canossa a montré aux citoyens de ce pays et au monde entier que ce régime est prêt à tout.
Il a largué les amarres et vogue vers des rivages d’un totalitarisme inconnu dans ce pays depuis plus de 40 ans.

On pensait avoir tout vu des agissements et des manœuvres de ce régime finissant, mais dissoudre PASTEF, envoyer au bagne emprisonner son chef après la rafle de ses cadres, démanteler de façon chirurgicale ce parti et obliger Khalifa Sall, ce pauvre Barthélémy Diaz et Karim Wade à aller à Canossa a montré aux citoyens de ce pays et au monde entier que ce régime est prêt à tout.

Il a largué les amarres et vogue vers des rivages d’un totalitarisme inconnu dans ce pays depuis plus de 40 ans. 

Les livres d’histoire diront retiendront que c’est durant le régime de Macky Sall, que la police et des nervis ont osé tirer sur la population faisant plusieurs dizaines de morts.

On se souviendra que c’est sous son régime que plus 700 manifestants ont été raflés enfermés par ses séides.

L’histoire notera que c’est sous son régime que la prévarication, le détournement des deniers publics, la gabegie et l’impunité pour leurs auteurs auront atteint un niveau jamais vu (sauf sous son maître, Wade) sous nos horizons

Ce régime n’agit pas par convictions, parce qu’il n’en a pas.

Il agit au gré d’emprunts et toujours vers les extrêmes. Parce qu’il pense avec ses muscles.

Le Président et son clan de « katangais », mènent cette Nation à une banqueroute économique, sociale et morale complète.

On se souviendra de Macky Sall, comme d’un petit président.

Un bonapartisme sénégalais.

Nous le constatons depuis 12 ans, ce régime n’est pas capable d’assurer au peuple sénégalais, ni la lutte contre la misère sociale, ni le développement économique, ni le respect des libertés publiques.

C’est précisément, la raison pour laquelle, ils ne peuvent supporter plus longtemps l’ordre démocratique, avec les contestations, les manifestations, les interpellations des citoyens et de l’opposition. Ils sont contraints d’écraser les citoyens et surtout la jeunesse par la violence et la répression inouïe.

Le régime sait qu’il ne peut pas faire marcher l’armée contre le peuple sénégalais, parce qu’il sait que très souvent dans ces situations, cela s’achève par le passage d’une grande partie des soldats du côté du peuple.

Dans l’histoire politique dans beaucoup de pays, c’est la raison qui conduit à la création de bandes armées particulières (nervis) nourries, payées et dressées contre le peuple, comme certaines races de chiens sont dressées contre le gibier.

Ce régime est celui d’un homme arrivé au pouvoir par un heureux concours de circonstances.

Je crois à certains égards que l’on peut parler d’une tentation de Macky Sall à un « bonapartisme sénégalais » dans sa propension à vouloir incarner à lui seul, la nation sénégalaise contre tous les autres.

Puisqu’il les considère tous, de Khalifa Sall en passant par Karim Wade, (tous les deux passés par la case prison) et Ousmane Sonko comme des ennemis de l’Etat, que lui seul représente.

Il se méfie des corps intermédiaires, syndicats, organisation des droits de l’homme et autres associations, des confréries religieuses, de l’Eglise catholique, de tous les pouvoirs locaux, tous émanant de la société civile sénégalaise.

Ce régime d’ordre qui promet la paix civile, au moyen d’un pouvoir qu’il veut fort et actuellement extrêmement policier, ne fait aucune confiance aux revendications démocratiques des citoyens et montre une indifférence aveugle aux aspirations des jeunes sénégalais.

Il n’y a pour lui qu’une seule chose importante, rester au pouvoir, protéger son clan et sa famille, des enquêtes et audits à venir sur sa gestion.

Dans la soudaineté de ses décisions, le cynisme sans mesure dans lequel, il les habille, il porte l’impudence à un degré qui vous abasourdit et laisse ses admirateurs Farba Ngom, Mame Mbaye Niang et les autres esbaudis.

Stefan Sweig parlant de Joseph Fouché (ministre de la Police pendant les journées révolutionnaires en France à l’époque du Directoire) : « Il marche, non avec une idée, mais avec son temps et, plus est rapide la course de celui-ci, plus sera grande la vitesse qu’il prendra pour le suivre. Ce que ses anciens amis penseront et diront de lui, l’opinion de la foule et du public, le laissent complètement indifférent. Opportuniste, il connaît l’irrésistible force de reniement qu’a la lâcheté ; il sait qu’en politique pour agir sur les masses, la hardiesse est le dénominateur décisif de tous les calculs. »

Ce portrait de Joseph Fouché par Stefan Sweig, sur lequel on peut aisément apposer la figure de Macky, s’il peut nous renseigner sur sa psychologie, ne nous dit rien en revanche sur son projet politique depuis 2012.

Finalement, nous avons élu Président un homme dont on ne savait pas grand-chose de ses intentions politiques, ni comment il s’inscrivait dans le récit national de notre pays (si d’ailleurs c’est un sujet qui l’intéresse). 

J’ai défini ce régime, comme essentiellement une aventure politique d’un groupe qui s’est lancé dans le pari de gagner les élections présidentielles de 2012 et qui a réussi.

Peut-on en déduire que par nature, dans cette situation, son seul projet est de garder le pouvoir ?

Quoi qu’il en coûte.

C’est assurément ma conviction.

Les manifestations des militants, se roulant par terre au palais de l’avenue Léopold Sédar Senghor, le clan des griots convoqués pour chanter les louanges du chef éternel, les lutteurs bandant les muscles et se disputant les millions de francs que le chef leur distribue, rien n’y a fait.

Ces pauvres élus et cadres de Benno, s’égosillant à tour de rôle sur leur pauvre sort, si jamais le chef bien aimé ne se présentait pas, ont dû se rendre à l’évidence. Cet homme envers qui ils éprouvent un amour ardent et authentique, pour qui ils sont prêts à tous les sacrifices, a une mentalité de proconsul.

Il doit être seul à décider et personne ne doit lui imposer sa décision. 

La mobilisation des citoyens, partout sur le territoire et, parmi eux ces admirables femmes du « bois sacré » en Casamance, armées de leurs chants, de leurs danses et souvent du drapeau national, proclamant leur citoyenneté, face à ceux qui s’interrogent sur leur loyauté aura contribué à faire caner le chef de ses velléités de troisième candidature à un mandat.

Mais cet homme antipathique n’a pas de passion, sauf celle de gagner pour lui-même et les siens.

Boris Diop a dit dans une fameuse interview qu’il était aussi inculte.

Ceux qui ont donc contribué à sa reculade et sa défaite doivent en payer le prix. Il faut turbuler le système, renverser la table, quitte à s’asseoir sur 60 ans d’histoire politique du pays.

Mais jusqu’où peut aller Macky Sall ?

Les images de la bagarre généralisée au siège de l’APR les chaises qui voltigent sur les têtes des militants et les candidats putatifs à la succession qui prennent leurs jambes à leur cou et laissent les pauvres gars à leur triste sort, voilà qui souligne à souhait ce qu’est ce parti et la tâche herculéenne du chef pour se choisir un successeur.

Elles illustrent aussi d’abord la pétaudière qu’est l’APR et Benno, une association de clientèle que ne réunit que l’appât du gain et les prébendes sur les deniers publics.

L’incapacité du chef à décider, le recours au dinosaure Moustapha Niass sorti de la naphtaline et le refus d’une primaire entre les candidats témoigne d’un régime qui finira comme son créateur par l’implosion « façon puzzle » comme dirait l’autre.

Il n’y a aucun signe montrant que la continuité de la gestion a été pensée, en dehors du prolongement du mandat du chef.

Parce que le bonapartisme est le régime qui cultive la volonté et la croyance qu’une poignée d’hommes menée par le génie visionnaire du chef Macky Sall en l’occurrence, peut changer le destin de cette nation et le cours de notre histoire et qu’il sera chanté par les grands griots à l’instar de Samba Gueladjo Diégui, ce prince magnifique de l’une des plus belles épopées peules.

A écouter ses thuriféraires, ce président-héros est appelé par un élément quasi-surnaturel (d’où peut être les séjours permanents à la Mecque et les retraites spirituelles mystiques régulières). Peut-être entend-t-il des voix lui susurrer qu’il a un destin exceptionnel.  

Mais à écouter que ces voix, ne voit-il pas que son destin politique est désormais derrière lui ?

Personne ne peut à ce jour prédire ce que sera la situation politique après les présidentielles de février 2024. Mais les éléments politiques dont on dispose aujourd’hui montre que si les procédures démocratiques sont respectées, le successeur désigné par Macky Sall sera laminé, qu’il ne sera même pas qualifié pour le second tour éventuel des présidentielles.

Mais l’environnement interne et à l’échelle de la sous-région en perpétuel mouvement ne nous rassure pas sur les intentions du chef.

Les pouvoirs galonnés qui nous entourent lui donneront-ils le prétexte ou l’envie de se maintenir au pouvoir ?

La logique de la tentation bonapartiste du « sauveur de la patrie » pourrait le conduire à vouloir se poser en recours pour continuer à « défendre la Nation » en invoquant une crise nationale d’envergure dont lui seul serait capable de nous sortir.

Pour les démocrates de ce pays et du monde entier qui aiment le Sénégal la lutte pour le maintien de l’idéal républicain, de l’Etat de droit, de la séparation des pouvoirs, de la souveraineté du peuple à choisir ses dirigeants, passe par le départ de Macky Sall peut être malgré lui et ses velléités, après les présidentielles de 2024.