Il n’y a pas de “crise” Diomaye–Sonko.Ce que la vieille lecture politique ne comprend plus du Sénégal.

Il n’y a peut-être pas aujourd’hui de “crise Diomaye–Sonko”.
Il y a plutôt un vieux système politique qui peine à comprendre le monde nouveau qui est en train d’émerger sous ses yeux.
Les réponses ne se trouvent ni dans les gestes protocolaires, ni dans les expressions de visage, ni dans les spéculations permanentes sur les rivalités personnelles.
Elles se trouvent dans l’analyse du mouvement profond de la société sénégalaise.

« Une révolution démocratique ne se mesure pas seulement à la chute d’un pouvoir, mais à l’irruption d’un peuple dans son propre destin politique. »
Dans la continuité de ma précédente contribution sur le moment révolutionnaire sénégalais, je voudrais revenir sur les commentaires suscités par l’interview du président Bassirou Diomaye Faye ce samedi.
Depuis plusieurs jours, une partie de la presse, des commentateurs politiques et même certains segments de ce qu’il est convenu d’appeler la “société civile” agitent le spectre d’une prétendue crise institutionnelle — voire d’une crise de régime — à partir des divergences apparues publiquement entre le président Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.
Le Sénégal serait-il entré dans une zone de turbulence politique majeure ?
Le pouvoir issu de la séquence de 2024 serait-il déjà menacé par ses contradictions internes ?
À écouter certains analystes, les réponses semblent déjà trouvées.
On scrute les poignées de main.
On analyse les froncements de sourcils.
On observe qui se lève ou non à l’arrivée de l’autre.
On dissèque les silences, les postures, les nuances de langage.
Mais cette lecture me paraît profondément insuffisante.
Car elle continue à observer le Sénégal avec des catégories anciennes, devenues incapables de saisir la nature réelle de la transformation politique en cours.
Nous ne sommes plus dans les anciennes séquences politiques.
Le Sénégal a déjà connu de fortes tensions et des crises politiques majeures :
• Diouf contre Wade ;
• Wade contre Macky Sall ;
• Macky Sall contre Ousmane Sonko.
Mais la période actuelle n’est réductible à aucune de ces configurations.
Pourquoi ?
Parce que ce qui s’est produit depuis les mobilisations populaires des années 2021–2024 dépasse largement une simple alternance politique.
Nous sommes entrés dans une phase de recomposition profonde du champ politique sénégalais.
Et c’est précisément ce que beaucoup d’analystes continuent de ne pas voir.
Ils raisonnent encore dans les catégories classiques :
• affrontement entre personnalités ;
• rivalité de leadership ;
• compétition de succession ;
• équilibre protocolaire entre institutions ;
• guerre d’ego au sommet de l’État.
Or le véritable phénomène historique est ailleurs.
Ce qui traverse aujourd’hui le Sénégal, c’est la poursuite d’une révolution citoyenne qui continue de produire ses effets sur l’ensemble du système politique.
Les tensions actuelles sont normales dans un moment de transformation historique.
Les périodes de transition politique profonde ne sont jamais linéaires.
Elles produisent nécessairement :
• des ajustements ;
• des contradictions ;
• des débats stratégiques ;
• des différenciations de rôle ;
• et parfois des divergences publiques.
Mais ces tensions ne signifient pas automatiquement crise institutionnelle.
Bien au contraire.
Dans les moments historiques ordinaires, les institutions stabilisent les rapports politiques.
Dans les moments de transformation profonde, les institutions demeurent juridiquement stables, mais les légitimités politiques deviennent mobiles.
C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui.
Le Sénégal n’est pas confronté à une crise de régime.
Le Sénégal traverse une phase de redéfinition de son architecture politique.
Et cette redéfinition est le produit direct de la poussée populaire et citoyenne des dernières années.
Sonko et Diomaye occupent désormais des fonctions politiques différentes.
Une partie des commentateurs continue à penser la relation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye comme une contradiction appelée fatalement à exploser.
Cette lecture me paraît réductrice.
Car les dynamiques révolutionnaires produisent souvent plusieurs pôles complémentaires :
• un pôle de mobilisation populaire ;
• et un pôle d’institutionnalisation.
Ousmane Sonko demeure, dans l’imaginaire politique populaire, le principal vecteur de la rupture citoyenne née des mobilisations de ces dernières années.
Il incarne encore l’énergie de transformation radicale du système.
Bassirou Diomaye Faye, lui, occupe désormais une autre fonction historique : celle de l’élargissement de la légitimité politique et de l’occupation progressive du centre du champ politique sénégalais.
À travers la fonction présidentielle, Diomaye dépasse progressivement la seule base militante originelle pour agréger des segments plus larges de la société politique.
Et c’est ici qu’apparaît la recomposition majeure en cours.
Une recomposition politique plus rapide que prévu.
Depuis plusieurs mois, on voit se dessiner un phénomène politique profond.
L’ancien système partisan sénégalais se fragmente à grande vitesse :
• le PDS disparaît littéralement sous nos yeux, affaibli par l’effacement progressif de son leadership historique ;
• l’APR entre dans une phase d’incertitude post-Macky ;
• le Parti Socialiste et les anciennes familles de gauche peinent à retrouver une centralité politique ;
• les anciennes oppositions traditionnelles perdent leur capacité structurante.
Dans cet espace en recomposition, le président Diomaye Faye semble progressivement occuper une partie du terrain laissé vacant par les anciennes forces politiques traditionnelles.
Pendant ce temps, Ousmane Sonko demeure le point de référence central de la dynamique populaire et militante issue de la révolution citoyenne.
Autrement dit : ce que certains présentent comme une crise pourrait bien être en réalité l’expression d’une nouvelle structuration du champ politique sénégalais.
La véritable crise est peut-être celle des anciennes grilles de lecture.
Le problème est peut-être moins institutionnel qu’intellectuel.
Une partie de la classe médiatique, politique et universitaire continue à analyser le Sénégal avec des catégories devenues obsolètes. Elle cherche encore :
• des scénarios de rupture personnelle ;
• des conflits d’ambition ;
• des guerres de succession ;
• des affrontements protocolaires.
Mais la question historique est désormais ailleurs.
La révolution citoyenne ouverte depuis plusieurs années continue de bouleverser l’ensemble du système politique sénégalais.
Elle déplace les centres de gravité.
Elle redéfinit les légitimités.
Elle accélère les recompositions.
Elle rend progressivement caducs les anciens schémas de lecture.
Et c’est précisément cette mutation que beaucoup refusent encore de voir.
Conclusion
Il n’y a peut-être pas aujourd’hui de “crise Diomaye–Sonko”.
Il y a plutôt un vieux système politique qui peine à comprendre le monde nouveau qui est en train d’émerger sous ses yeux.
Les réponses ne se trouvent ni dans les gestes protocolaires, ni dans les expressions de visage, ni dans les spéculations permanentes sur les rivalités personnelles.
Elles se trouvent dans l’analyse du mouvement profond de la société sénégalaise.
Car ce qui est en train de se jouer dépasse désormais les individus eux-mêmes.
La révolution citoyenne sénégalaise continue son travail de transformation.
Et elle emporte avec elle les anciennes certitudes, les vieux appareils politiques… et parfois même les anciennes manières de penser la politique.

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