Le hall de l’aéroport international Blaise Diagne est animé comme toujours en ce début d’été ou d’hivernage au Sénégal. Des familles s’embrassent, des enfants courent entre les chariots chargés de valises, des voyageurs vérifient une dernière fois leur passeport ou leur carte d’embarquement. Dans quelques instants, je prendrai l’avion pour Paris.
Pourtant, à la porte d’embarquement, un seul sujet semble avoir éclipsé tous les autres.
Le Mondial 2026.
Dans la file d’attente, puis quelques instants plus tard dans l’avion, les mêmes mots circulent de groupe en groupe et de siège en siège. Les passagers ne commentent pas seulement l’élimination des Lions. Une défaite, même douloureuse, appartient au football. On peut perdre un match en ayant bien joué, être éliminé par une équipe plus forte ou simplement connaître l’un de ces jours où le ballon refuse obstinément d’entrer dans les buts.
Ce qui suscite l’incompréhension est ailleurs.
Les révélations s’accumulent. Une délégation dont l’organisation paraît avoir échappée à tout contrôle. Des soupçons de corruption et de trafic. Des joueurs qui auraient été laissés à eux-mêmes. Un entraîneur national sans contrat de travail régularisé, au point que sa participation au voyage aurait été un moment incertaine.
À mesure que les récits se croisent, les conversations ralentissent. Chacun semble chercher une explication raisonnable à ce qui ne paraît plus l’être.
Puis une phrase finit toujours par surgir : « Nous en sommes encore là ? »
Cette question m’accompagne au moment où l’avion quitte le tarmac.
Quelques mois auparavant, le Sénégal célébrait pourtant sa deuxième Coupe d’Afrique des Nations. Nous avions la sensation d’avoir changé de dimension. Une équipe talentueuse, une jeunesse ambitieuse, des joueurs issus pour beaucoup de la diaspora, formés dans les meilleurs clubs européens, mais fiers de revêtir le maillot national et de défendre les couleurs du pays.
Cette génération ne nous avait pas seulement offert une victoire. Elle avait renforcé quelque chose de plus profond : la conviction que le Sénégal pouvait désormais s’installer durablement parmi les grandes nations du football.
Nous ne célébrions plus seulement un exploit.
Nous pensions assister à la naissance d’une continuité.
Et voilà que le Mondial nous ramène brutalement à une réalité moins glorieuse. Derrière l’excellence des joueurs, subsisteraient des pratiques qui semblent appartenir à un autre âge. Comme si nous avions bâti une grande équipe sans avoir encore construit l’institution capable de l’accompagner.
C’est peut-être là la véritable leçon de cette participation.
Le Sénégal ne manque pas de talents.
Il ne manque ni de passion, ni de patriotisme, ni de joueurs capables de rivaliser avec les meilleurs. Il ne manque pas davantage de techniciens, de supporters ou d’enfants rêvant de devenir un jour des Lions.
Ce qui lui manque peut-être encore, c’est une institution à la hauteur de cette richesse humaine.
Une génération exceptionnelle peut gagner un trophée. Elle peut même en gagner plusieurs. Mais elle ne suffit pas à construire durablement une grande nation sportive.
Pour cela, il faut autre chose.
Il faut des règles claires, une organisation rigoureuse, une gouvernance transparente, des responsabilités assumées et une autorité véritablement incarnée.
Le mot « autorité » mérite ici d’être précisé. Il ne s’agit pas d’autoritarisme, encore moins du pouvoir sans partage d’un dirigeant providentiel.
L’autorité véritable est celle qui protège les règles, tranche lorsque cela est nécessaire, assume les décisions prises et rend compte de leur exécution. Elle repose sur la compétence, l’exemplarité et la capacité de placer l’intérêt collectif au-dessus du clientélisme, des arrangements et des fidélités personnelles.
Une fédération peut disposer de statuts, d’un budget, de commissions et d’un organigramme. Mais si personne n’y exerce réellement cette autorité, elle demeure une institution de papier.
Les joueurs continuent de courir.
Les supporters continuent d’espérer.
Mais l’institution, elle, ne joue plus son rôle.
Dehors la nuit s’est installée au-dessus des nuages, les miles défilent nous menant vers Paris et une autre actualité me revient alors à l’esprit.
Quelques jours plus tôt, le Conseil constitutionnel censurait, pour des raisons de procédure, la proposition de révision constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale.
Comme souvent, les commentaires se sont immédiatement organisés autour d’un match politique.
Qui avait gagné ? Qui avait perdu ?
Le Président de la République avait-il désavoué le Premier ministre ? Ousmane Sonko avait-il subi un revers ? Le Conseil constitutionnel avait-il rappelé l’Assemblée nationale à l’ordre ? Fallait-il voir dans cette décision une nouvelle manifestation des divergences supposées entre les deux têtes de l’exécutif ?
À écouter certains commentaires, nous n’étions plus très loin d’une séance de tirs au but institutionnelle.
Et la même question me revient : « Nous en sommes encore là ? »
Sommes-nous toujours condamnés à regarder la politique comme une confrontation entre des personnes, alors même que le véritable enjeu porte peut-être sur la transformation de nos institutions ?
Car la proposition de révision constitutionnelle ne se réduisait pas à un nouvel épisode de la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
Elle instituait un cours nouveau à notre République.
On peut naturellement discuter ses dispositions, son calendrier, sa procédure d’adoption ou les rapports de forces politiques qui l’accompagnaient. Mais on ne peut réduire son ambition à une querelle de préséance entre le Palais et l’Assemblée nationale.
Le déplacement essentiel se situait ailleurs.
Depuis l’Indépendance, la vie institutionnelle sénégalaise demeure largement structurée autour de la prééminence présidentielle. Le Parlement vote, contrôle parfois, débat beaucoup, mais l’essentiel du pouvoir et de l’initiative reste concentré dans l’exécutif.
La réforme proposée amorçait une autre logique dans le sillages propositions des Assises nationales de 2009 et de la Commission nationale de Réforme des Institutions de 2013
Elle confiait à l’Assemblée nationale des responsabilités nouvelles. Elle renforçait ses pouvoirs de contrôle. Elle lui donnait un rôle accru dans la surveillance de l’action publique, notamment lorsqu’étaient en jeu les ressources naturelles et les intérêts fondamentaux du pays.
Ce changement ne relevait pas seulement d’une nouvelle répartition technique des compétences.
Il posait une question politique centrale.
Comment empêcher que l’avenir du pays ne dépende exclusivement de la volonté, des qualités ou des faiblesses des hommes placés au sommet de l’État ?
La comparaison avec le football prend alors tout son sens.
Dans une équipe, les meilleurs joueurs ne peuvent durablement compenser une organisation défaillante. Ils peuvent arracher un match, masquer un temps les insuffisances de la préparation ou transformer une action individuelle en victoire collective.
Mais aucune sélection ne peut bâtir sa réussite sur l’héroïsme permanent de quelques-uns.
Il en va de même pour une République.
Un Président exceptionnel, un Premier ministre déterminé, un ministre compétent ou quelques hauts fonctionnaires courageux peuvent donner une impulsion. Ils peuvent réformer, décider et parfois réparer.
Ils ne peuvent cependant se substituer durablement aux institutions.
La proposition de révision constitutionnelle rappelait précisément cette évidence : les hommes passent, les institutions doivent demeurer.
Elle ne concernait d’ailleurs pas seulement les rapports entre le Président, le Premier ministre et le Parlement.
Elle élargissait la conception même de la République.
Pendant longtemps, nos Constitutions ont principalement organisé les pouvoirs et proclamé des libertés. Elles disaient ce que l’État pouvait faire, ce qu’il ne devait pas faire et comment les gouvernants devaient se répartir leurs compétences.
La réforme proposée allait plus loin.
Elle faisait apparaître avec davantage de force les obligations de l’État envers les citoyens.
Elle consacrait ce que les juristes appellent des droits-créances : des droits qui ne demandent pas seulement au pouvoir de s’abstenir, mais qui lui imposent d’agir.
La différence est essentielle.
La liberté d’expression oblige d’abord l’État à ne pas faire taire le citoyen.
Un droit-créance oblige l’État à créer les conditions concrètes permettant au citoyen d’accéder à un bien, à un service ou à une protection.
La Constitution ne dirait donc plus seulement au pouvoir : « Tu ne dois pas porter atteinte aux droits du citoyen. » Elle lui dirait également : « Tu as envers lui une dette. Tu dois agir. Tu dois protéger. Tu dois garantir. »
Ce déplacement peut sembler théorique. Il ne l’est pas.
Il signifie que la République ne se définit plus seulement par l’autorité qu’elle exerce sur les citoyens, mais par les obligations qu’elle accepte envers eux.
La même philosophie apparaissait dans la protection renforcée des ressources naturelles et de l’environnement.
Le pétrole, le gaz, l’or, le zircon, les ressources halieutiques, les terres et les forêts ne sont pas de simples actifs que le gouvernement du moment pourrait administrer à sa convenance.
Ils constituent un patrimoine collectif. Ils appartiennent au peuple sénégalais.
Et, d’une certaine manière, ils appartiennent aussi à ceux qui ne sont pas encore nés.
Renforcer le contrôle de l’Assemblée nationale sur les conventions engageant ces ressources ne revenait donc pas simplement à ajouter une formalité parlementaire. Cela signifiait que leur gestion ne pouvait plus relever du tête-à-tête entre l’exécutif et quelques opérateurs économiques.
Le Parlement devenait le lieu où la Nation devait être informée, où les choix devaient être discutés et où les gouvernants devaient rendre compte.
L’enjeu n’était plus seulement de savoir qui signe.
Il était de savoir au nom de qui, sous quel contrôle et pour quelles générations on engage l’avenir.
La protection de l’environnement procédait de la même idée.
Une République moderne ne protège pas seulement son territoire contre les menaces extérieures. Elle protège aussi l’air, l’eau, les sols, les côtes et les ressources dont dépend la vie quotidienne de ses citoyens.
Elle ne se contente plus d’administrer le présent.
Elle devient responsable de l’avenir.
C’est peut-être cela que les polémiques immédiates autour de la décision du Conseil constitutionnel ont, en partie, masqué.
Le Conseil n’a pas rejeté cette philosophie. Il n’a pas condamné le fond de la réforme. Il a relevé un vice de procédure.
Cela nous rappelle plutôt une exigence élémentaire : on ne construit pas une République du droit en négligeant le droit de la République.
La réaction d’Ousmane Sonko mérite également d’être relevée. En déclarant que la décision du Conseil constitutionnel s’imposait à tous, il a refusé de transformer un revers procédural en crise politique.
Cette attitude n’efface ni les débats juridiques ni les interrogations sur les équilibres institutionnels. Mais elle montre que le désaccord n’entraîne pas nécessairement la rupture et que la confrontation entre institutions n’est pas en elle-même une crise de régime.
Une démocratie vivante n’est pas un espace dans lequel toutes les institutions pensent et décident de la même manière.
C’est un système dans lequel elles peuvent diverger sans que l’édifice s’effondre.
Il y a là une différence essentielle avec le spectacle offert par notre football.
Dans un cas, les dysfonctionnements semblent provenir de l’absence de règles effectivement respectées et d’une autorité suffisamment forte pour les faire vivre.
Dans l’autre, le conflit naît précisément parce que les institutions exercent leurs prérogatives et opposent leurs règles aux volontés politiques.
L’un des miroirs montre une institution affaiblie.
L’autre montre des institutions qui cherchent encore leur nouvel équilibre.
Le hasard du calendrier est parfois un remarquable pédagogue.
Au moment même où le football sénégalais nous révèle ce qui arrive lorsqu’une institution n’est plus à la hauteur des talents qu’elle doit servir, la République débat de la manière de rendre ses propres institutions plus solides, plus responsables et davantage tournées vers les citoyens.
Deux actualités apparemment éloignées.
Un même défi.
Dans les deux cas, la question est celle du passage de l’exploit à la durée.
La victoire à la CAN fut un exploit. Pour qu’elle devienne une tradition, il faut une fédération à la hauteur.
L’alternance démocratique de 2024 fut une victoire politique dans le cours de la révolution citoyenne enclenchée depuis le début des années 2020.
Pour qu’elle devienne une transformation durable, il faut des institutions capables de survivre aux hommes qui l’ont rendue possible.
Nous avons parfois tendance à penser que le Sénégal manque de talents.
Je ne le crois pas.
Notre jeunesse, notre diaspora, nos sportifs, nos entrepreneurs, nos chercheurs et nos artistes prouvent chaque jour le contraire.
Notre véritable difficulté réside peut-être dans notre capacité à organiser ces talents, à les protéger et à les inscrire dans la durée.
Nous savons produire des individualités exceptionnelles.
Nous devons encore apprendre à construire des institutions exceptionnelles.
Lorsque l’avion approche de Paris, la phrase entendue dans le hall de l’aéroport me revient une dernière fois :
« Nous en sommes encore là ? » Oui, peut-être.
Nous en sommes encore à découvrir qu’une victoire ne suffit pas.
Qu’un changement d’hommes ne produit pas automatiquement un changement de système.
Qu’un texte, aussi ambitieux soit-il, ne devient une institution que lorsqu’il est adopté selon les règles, accepté par les acteurs et incarné par une autorité légitime.
Mais cette question peut aussi être entendue autrement.
Elle ne dit pas seulement notre lassitude.
Elle exprime notre exigence.
Elle signifie que les Sénégalais ne veulent plus se satisfaire d’exploits sans lendemain, de promesses sans institutions, de talents abandonnés à des organisations qui ne sont pas à leur hauteur.
Alors la question véritable n’est peut-être plus : « Nous en sommes encore là ? »
Elle serait plutôt : « Sommes-nous enfin prêts à bâtir les institutions qui seront à la hauteur des talents de notre pays ? »
Le football nous rappelle qu’une équipe peut gagner grâce à ses joueurs.
La République nous enseigne qu’une nation ne dure que par ses institutions.
