« On sait suffisamment que toutes les révolutions ont jusqu’ici suscité après elles des réactions et même des contre-révolutions.
En règle générale, les pionniers, les initiateurs, les meneurs qui s’étaient trouvés à la tête des masses dans la première période sont les victimes de la première vague de réaction, tandis qu’on voit apparaître au premier plan des hommes du second plan unis aux ennemis d’hier de la révolution. » (Léon Trotsky, La Révolution trahie)
Il y a quelques semaines, je me demandais si le Sénégal était entré dans son moment thermidorien.
Je prenais évidemment quelques précautions.
Le Sénégal de 2026 n’est ni la France de 1794 ni l’Union soviétique des années 1930. Diomaye n’est pas Staline, Sonko n’est pas Trotsky et le PASTEF n’est pas le parti bolchevique.
Je ne cherchais pas une analogie historique. Je proposais une grille de lecture.
Les événements qui se sont précipités depuis m’incitent à poursuivre l’exercice.
D’où ces Chroniques thermidoriennes dont voici la première.
Quand les hommes du second plan arrivent au premier.
Il faut revenir un instant à Trotsky.
Le Thermidor soviétique n’est pas, dans son analyse, une restauration du capitalisme. Les rapports de propriété issus de la révolution d’Octobre subsistent. Mais une bureaucratie s’est progressivement autonomisée de la classe ouvrière au nom de laquelle la révolution avait été faite. Elle s’empare de l’État, se constitue en couche privilégiée et trouve en Staline sa figure fédératrice.
La révolution n’est pas abolie. Certains de ses acquis fondamentaux demeurent. Mais sa dynamique politique change.
C’est pourquoi la question des hommes n’est jamais séparable, chez Trotsky, de celle des forces sociales qu’ils finissent par représenter.
Il l’écrit admirablement à propos de la Révolution française : « La force des “chefs” et des “héros” consistait avant tout dans leur accord avec le caractère des classes et des couches sociales qui les appuyaient. »
Et il ajoute que, dans la succession au pouvoir des Mirabeau, Brissot, Robespierre, Barras et Bonaparte, il existe : « une légitimité objective infiniment plus puissante que les traits particuliers des protagonistes historiques eux-mêmes ».
Voilà ce qu’il faut regarder aujourd’hui au Sénégal.
La question n’est pas de savoir si Bassirou Diomaye Faye avait, dès mars 2024, le projet secret de s’affranchir de Sonko, de marginaliser le PASTEF et de reconstituer autour de lui une partie de l’ancien personnel politique.
Cette hypothèse du complot m’intéresse peu. Elle est probablement fausse.
La question plus intéressante est celle-ci : quelles forces politiques et sociales trouvent aujourd’hui dans l’autonomisation de Diomaye l’occasion de revenir au centre du jeu ?
Et, réciproquement, de quelles forces Diomaye a-t-il besoin pour construire sa propre base politique après sa rupture avec Sonko ?
Un nouveau bloc se constitue
C’est ici que Kiiraay prend toute son importance.
Après sa rupture avec Ousmane Sonko, Diomaye ne pouvait se contenter de la légitimité que lui confère la fonction présidentielle. Il lui fallait une base politique propre.
Lors de la constitution de Kiiraay, le 25 juillet, ses promoteurs annonçaient le regroupement de centaines de partis et mouvements. Dans le même temps, on nous informait que des centaines d’élus locaux se rapprochaient du chef de l’État.
Tous ne viennent évidemment pas de l’ancien régime. On y retrouve des composantes de la coalition qui avait porté Diomaye au pouvoir.
Mais on voit aussi arriver, semaine après semaine, des responsables de l’APR, des élus, des notables et des personnalités venues de l’ancien système politique.
Pris séparément, chacun de ces ralliements peut s’expliquer par une trajectoire personnelle.
Pris ensemble, ils dessinent autre chose : une recomposition du bloc au pouvoir.
En politique, l’accumulation finit par faire système.
Il ne s’agit plus seulement de la vieille transhumance politique sénégalaise. À mesure que les ralliements s’additionnent, qu’ils concernent des élus, des responsables de l’ancien pouvoir, des notables et des réseaux politiques constitués, c’est progressivement la base politique du pouvoir présidentiel elle-même qui change de nature.
Et c’est ici qu’il faut être matérialiste jusqu’au bout.
Les hommes ne sont pas interchangeables. Ils arrivent avec une histoire, des réseaux, des intérêts, une culture de gouvernement, une conception de l’État et de l’économie.
Le remplacement progressif, dans l’appareil d’État, de responsables identifiés au PASTEF par des personnalités issues de l’ancien système ou récemment ralliées au pouvoir présidentiel ne peut être politiquement neutre.
Car une recomposition du personnel politique n’est jamais seulement une affaire de personnes. Ceux qui reviennent avec l’ancien personnel politique ne sont pas seulement des individus : ce sont aussi des pratiques de pouvoir, des réseaux d’intérêts, des conceptions de l’État et, tôt ou tard, des choix de politique publique.
C’est précisément ce qu’il faut désormais observer.
À quel moment le changement des hommes devient-il changement de politique ?
C’est peut-être ce qui commence à apparaître.
L’Assemblée nationale, premier lieu de résistance au Cours Nouveau
C’est peut-être à l’Assemblée nationale que le phénomène apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.
La rupture entre Diomaye et Sonko a produit une configuration institutionnelle singulière : le président de la République contrôle l’exécutif tandis que le PASTEF conserve une très large majorité parlementaire et que Sonko préside désormais l’Assemblée nationale.
Ce qui aurait pu rester une querelle entre deux hommes devient ainsi un affrontement sur l’orientation politique du pouvoir issu de mars 2024.
Prenons les fonds politiques.
Le PASTEF avait fait de leur encadrement un engagement de transparence. Sonko, encore Premier ministre, avait publiquement exprimé son désaccord avec le président de la République sur cette question.
Après son départ de la Primature, l’Assemblée a voulu légiférer.
Le gouvernement s’y est opposé, considérant que le régime de ces crédits relevait du pouvoir réglementaire. Il a saisi le Conseil constitutionnel, qui lui a donné raison en déclarant la proposition irrecevable.
Juridiquement, le Conseil constitutionnel a tranché une question de compétence entre la loi et le règlement.
Politiquement, le résultat est là : une réforme emblématique de la volonté de transparence portée par le PASTEF n’a pas abouti.
Et le conflit se déplace déjà sur d’autres terrains.
Les députés du PASTEF ont notamment voulu renforcer le contrôle parlementaire sur les contrats pétroliers et gaziers. Là encore, l’exécutif s’y oppose.
Ce n’est pas anecdotique.
La transparence dans l’utilisation des fonds publics, la maîtrise des ressources naturelles et le contrôle des contrats n’étaient pas des éléments périphériques du projet de rupture.
Ils en constituaient une partie de la substance.
L’Assemblée nationale devient donc le lieu où une partie du programme politique de mars 2024 tente désormais de résister à ce que j’appellerai le Cours Nouveau : l’orientation politique et économique qui se dessine progressivement autour de Diomaye depuis son autonomisation à l’égard de Sonko et du PASTEF.
Deux orientations commencent ainsi à s’affronter à l’intérieur même des institutions issues de mars 2024 : celle qui entend prolonger certains des engagements de la rupture et celle du Cours Nouveau qui se construit autour du pouvoir présidentiel.
Car il ne s’agit plus seulement d’une séparation entre deux hommes.
Le FMI ou le versant économique du Cours Nouveau
C’est sur le terrain économique que ce déplacement pourrait avoir les conséquences les plus profondes.
Le PASTEF avait construit une part essentielle de son projet autour d’une idée de souveraineté économique.
Cela ne signifiait évidemment pas nier la dette ni prétendre qu’un État pouvait s’affranchir de ses créanciers.
L’idée était à la fois plus simple et plus ambitieuse : nous devons choisir nous-mêmes les moyens de sortir de la nasse de l’endettement héritée du régime de Macky Sall.
Or l’accord technique conclu avec le FMI le 1er septembre marque un déplacement important.
Le programme envisagé, d’environ 2,2 milliards de dollars sur trois ans, prévoit notamment : « consolidation budgétaire, mobilisation accrue des recettes, rationalisation des dépenses, réforme des subventions, surveillance des entreprises publiques et amélioration de l’environnement destiné au secteur privé ».
Il comporte également des mesures de protection sociale.
Nous ne sommes donc pas devant la reproduction mécanique des programmes d’ajustement structurel des années 1980.
Mais ceux de ma génération ne peuvent manquer d’entendre l’écho.
Les équilibres financiers érigés en préalable. L’augmentation des recettes. La rationalisation des dépenses. La réduction des marges budgétaires de l’État. Et, progressivement, les contraintes des bailleurs qui viennent dessiner les frontières du possible.
Ndongo Samba Sylla et d’autres économistes ont posé le problème autrement : pourquoi la restructuration sous l’égide du FMI serait-elle la seule voie possible ? Quelle place pour l’audit de la dette, pour une stratégie décidée souverainement et pour une interrogation plus radicale du système qui a produit cet endettement ?
On peut discuter leurs réponses.
Mais leur question est incontournable : qui décide de l’ajustement ?
Le Sénégal définit-il souverainement les transformations nécessaires pour sortir de la détresse économique, quitte à les négocier ensuite avec ses partenaires ?
Ou la nécessité d’obtenir leurs financements finit-elle par déterminer les limites mêmes de ce qui peut être décidé souverainement ?
C’est peut-être ici que le Cours Nouveau prend son contenu le plus concret.
Il ne s’agit plus seulement de la constitution d’une nouvelle majorité présidentielle autour de Diomaye.
Il s’agit d’une possible réorientation de la politique économique de l’État.
Et c’est précisément là que le changement de la composition politique du pouvoir cesse d’être neutre.
Et puis Macky Sall…
C’est dans ce contexte qu’il faut entendre les paroles prononcées par Bassirou Diomaye Faye, le 24 septembre, sur RFI et France 24.
Le président de la République aurait pu justifier son soutien à la candidature de Macky Sall au secrétariat général des Nations unies par la continuité de l’État, l’intérêt diplomatique du Sénégal ou la volonté de voir un Africain accéder à cette responsabilité.
Ce faisant, il s’autorisait au passage un spectaculaire “wakh wakhet”, selon la formule popularisée par Wade en son temps, tant ce soutien tranche avec ce qu’il disait naguère de Macky Sall
Il est allé plus loin.
Après avoir défendu les qualités de son prédécesseur, il a déclaré : « Qui de mieux pour défendre la réforme de l’architecture financière internationale que le président Macky Sall, qui a subi les affres de la dette qui l’ont plombé par rapport aux ambitions qu’il a eues ? »
Macky Sall aurait donc « subi les affres de la dette ».
Le choix des mots est saisissant.
Au moment même où le Sénégal retourne vers le FMI pour traiter une situation financière dont une part essentielle s’est constituée sous les douze années de sa présidence, celui qui était hier au centre de la dénonciation du système devient celui qui aurait été victime de la dette.
On peut « considérer que l’intérêt diplomatique du Sénégal » commande de soutenir un ancien chef de l’État sénégalais.
Mais rien de tout cela n’oblige à réécrire ainsi son rapport à l’endettement du Sénégal.
Et une question apparaît alors.
Qu’obtient Diomaye en retour de ce soutien spectaculaire ?
Je pose la question.
Je n’ai connaissance d’aucun accord politique entre les deux hommes qui permettrait d’y répondre.
Mais pendant que Diomaye apporte à Macky Sall le soutien diplomatique de l’État sénégalais pour sa candidature aux Nations unies, l’APR se fissure.
D’anciens responsables, des élus, des notables rejoignent progressivement Kiiraay.
L’APR elle-même a salué publiquement le soutien de Diomaye à son ancien chef.
Alors posons la question jusqu’au bout : le soutien de Diomaye à Macky Sall peut-il faciliter, en retour, le rapprochement d’une partie de l’ancienne majorité avec le nouveau pouvoir présidentiel ?
Et surtout : Macky Sall peut-il — ou veut-il — empêcher les siens de rejoindre Diomaye ?
Il ne s’agit pas d’affirmer l’existence d’un marché dont nous n’avons aucune preuve.
Peut-être ces deux mouvements sont-ils indépendants.
Peut-être pas.
Mais le rapport de forces, lui, est observable.
Diomaye apporte en tout cas à Macky Sall un atout essentiel dans sa bataille internationale : le soutien diplomatique de son propre pays.
Dans le même temps, Diomaye trouve progressivement dans les rangs de l’ancienne majorité une partie des hommes et des élus dont il a besoin pour construire sa propre force politique.
Coïncidence de deux mouvements ? Convergence d’intérêts ? La suite le dira.
Mais quelque chose d’autre est peut-être en train de se produire.
Après le retour des hommes vient le retour du récit.
Car un Cours Nouveau ne se construit pas seulement avec de nouvelles alliances et de nouvelles politiques. Il lui faut aussi progressivement produire une nouvelle lecture du passé.
Macky Sall n’est plus seulement l’homme du régime contre lequel s’est constituée la rupture de mars 2024. Il devient celui qui aurait “subi les affres de la dette”, l’ancien chef d’État dont l’expérience pourrait désormais servir le Sénégal et l’Afrique.
Le déplacement n’est pas anodin.
Les adversaires d’hier cessent progressivement d’incarner l’ordre qu’il fallait dépasser.
Ils redeviennent des hommes d’expérience, des interlocuteurs, peut-être des partenaires.
Dans le même mouvement, ce qui était présenté hier comme le produit d’un système commence à être relu comme une contrainte que ses dirigeants auraient eux-mêmes subie.
Le Cours Nouveau commence alors à produire son propre récit.
Thermidor commence à avoir une politique
Revenons alors à Trotsky.
Aucun des éléments que nous venons d’examiner ne suffit, pris séparément, à caractériser un Thermidor sénégalais.
Mais leur convergence commence à faire système.
Les hommes changent. Les alliances se recomposent. Les politiques commencent à s’infléchir. Jusqu’au récit du passé qui, à son tour, se transforme.
Quelque chose ressemble désormais à une orientation.
Un Cours Nouveau.
C’est cela qui m’intéresse davantage que les intentions personnelles de Diomaye.
Car une recomposition politique ne devient historiquement significative que lorsqu’elle commence à produire une politique.
Quels intérêts exprime cette politique ?
Quelles couches sociales en bénéficieront ?
Quelle place réserve-t-elle à l’État ?
Quelle conception de la souveraineté économique porte-t-elle ?
Que restera-t-il demain des engagements de mars 2024 sur la transparence, les ressources naturelles, la dette et les rapports avec les institutions financières internationales ?
Voilà les questions auxquelles il faudra désormais confronter les actes du pouvoir.
Nous retrouvons alors le Trotsky cité au début de cette chronique.
La force des dirigeants ne réside pas d’abord dans leurs qualités particulières.
Elle tient à leur capacité à correspondre aux forces politiques et sociales qui, à un moment donné de l’histoire, trouvent en eux leur expression.
La question n’est donc plus seulement de savoir si Diomaye s’est séparé de Sonko.
Elle est désormais : de quelles forces politiques et sociales le Cours Nouveau de Diomaye est-il en train de devenir l’expression ?
Mars 2024 n’est pas effacé.
Le PASTEF demeure puissant. Sonko préside l’Assemblée nationale et dispose d’une majorité parlementaire considérable.
Les rapports de forces restent donc ouverts.
Thermidor n’est pas accompli. Il se dispute.
Mais il ne se réduit plus à une hypothèse sur l’évolution du pouvoir. Il commence à avoir une politique.
À suivre.
