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Jeunes sénégalais, soyez réalistes, demandez l’impossible.

publié en décembre 2011 (Sud Quotidien)

Ce qui se joue sous nos yeux marquera assurément la décennie sénégalaise à venir. Sans qu’il soit besoin d’être exhaustif, dans la sociologie politique du Sénégal actuel, on peut observer deux dynamiques qui travaillent les rapports sociaux dans notre pays.

Il s’agit de la transformation en profondeur de la jeunesse et de l’évolution du monde paysan.

Nous reviendrons plus longuement sur les paysans sénégalais dans une autre contribution. Remarquons simplement qu’il y a eu peu de travaux d’envergure sur le sujet, à la suite de la thèse mémorable de Pierre Pélissier « Paysans du Sénégal » qui a marqué des générations de géographes sénégalais.

Nous ne sommes pas très nombreux ceux qui ont remarqué des similitudes entre la situation de la Tunisie et celle du Sénégal. En dehors de l’effet journalistique habituel pour faire le buzz.

Le débat tunisien, sur son modèle de développement, ses réponses au chômage des jeunes pour un pays sans richesse minière, son système éducatif, sa constitution, la neutralité de l’Etat, la place des femmes est extrêmement riche. La révolution tunisienne a ouvert la voie à beaucoup de remise en cause pas seulement en Tunisie, mais sur tout le continent africain. 

C’est aussi cela la mondialisation, la circulation des idées à la vitesse des réseaux sociaux.

Jeunes diplômés

La révolution tunisienne a démarré avec l’immolation d’un jeune marchand ambulant de fruits et légumes, qui malgré un diplôme est réduit à cette survie par l’absence d’emploi fixe pour aider sa mère. « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur. » C’est ce qui écrit dans les génériques de film.

Qui ne connait pas des situations comparables dans notre pays ? 

La génération des étudiants des années 80 a connu les maîtrisards chômeurs qui ont fondé des boulangeries, des fabriques de glaces alimentaires, des garages auto.  Certaines de ces expériences ont réussi, d’autres ont laissé des montagnes de dettes et resteront insolvables toute leur vie.  Tout au plus, ils étaient quelques centaines en comptant très large.

Ils sont aujourd’hui, en y incluant ceux qui font leurs études à l’étranger, des milliers de jeunes diplômés (Masters 1 ou 2, MBA, Ingénieurs, médecins, pharmaciens…) qui arrivent sur le marché du travail chaque année.

A l’exception de quelques grands groupes dans les télécoms, les banques ou les assurances, ils ne trouveront aucun emploi correspondant à leur qualification, dans les conditions de la gestion libérale de l’économie par Wade, son clan et sa famille. Il leur reste l’expatriation vers le Canada, la France (que C. Guéant, ministre de l’Intérieur, vient de fermer), les Etats Unis…

Quel gâchis ! Quand on pense au coût économique de chacun de ces cursus « supportés » par les maigres ressources de la nation.

La nouvelle jeunesse urbaine diplômée

L’explosion de la démographie scolaire résulte de plusieurs facteurs dans notre pays dont l’accélération du développement des banlieues autour de Dakar et l’accès au système éducatif de néo-urbains. Ces néo-urbains qui, chaque jour grossissent les quartiers périphériques de Dakar boostent le système scolaire, de santé, de transport constituent la nouvelle ressource humaine, politique et économique du pays.

La jeunesse issue des villes périphériques de Dakar constitue la très grande majorité des diplômés.

La politique libérale la confronte dès sa sortie d’écoles, de centres de formation, d’université à la réalité du maigre marché de travail sénégalais où elle se retrouve en concurrence avec les enfants de la classe moyenne mieux intégrés dans les réseaux sociaux parentaux. Avec un capital social plus faible, elle est de fait, dans une position moins favorable pour négocier son intégration socioprofessionnelle.

Le désir de promotion sociale et professionnelle des jeunes dits de banlieue est entravé par des rapports sociaux qui les enferment dans ces territoires périphériques de Dakar. Et désormais, de façon pernicieuse, la société urbaine tout entière leur assigne le stigmate de gens de banlieue et les y enferme. Et cet amalgame auquel nous avons tous succombé, renvoie à toutes les images stéréotypées : drogues, violences, mal de vivre.

Alors que la notion de banlieue désignant des territoires ségrégués, dans les univers urbains occidentaux, n’a, à vrai dire, rien à voir avec ces villes nées dans les années 70 de l’extension de la conurbation dakaroise au-delà de l’autoroute.

Mais comme en occident, les banlieues sont tout autant une question urbaine concrète (les territoires relégués des grandes villes) qu’une construction mentale, abstraite (là où sont supposées habiter les classes pauvres).

L’opinion publique a retenu ce dernier aspect.

Et les habitants de Pikine, Guédiawaye, Parcelles, ont intégré cette image stigmatisée de leurs territoires.

Pourtant elle est riche d’inventivité, de création, d’élans collectifs, d’engagements et de richesse culturelle.

Le RAP, le formidable développement des écuries de lutte, ainsi que les proclamations identitaires qui les accompagnent font écho à cette assignation de stigmate, par un exercice que l’on appelle le retournement du stigmate.

Qui n’a pas compris cela ne comprendra pas les conditions sociologiques de la constitution du mouvement M 23.

Peut être auront-ils une lecture différente des conditions de leur constitution, mais c’est cela qui fait la richesse du débat intellectuel.

Les partis, mouvements politiques, le gouvernement, tout le monde a été littéralement soufflé par ce surgissement inattendu d’un mouvement qui a réussi à agglomérer la jeunesse urbaine diplômée de Pïkine, de Parcelles, de Guédiawaye et la jeunesse urbaine des classes moyennes dakaroises.

Dans la jungle de la gestion libérale, gangrenée par la corruption et le népotisme a surgi un mouvement, expression de la jeunesse urbaine qui s’oppose, à la compétition sociale entre les jeunes eux-mêmes, au « NO FUTURE » qu’on veut leur imposer.

Ce mouvement a constitué une réponse sociale et politique au système organisé des prébendes au travers des multiples agences pour l’emploi des jeunes créées par le régime, qui a siphonné littéralement tous les flux de capitaux de la coopération internationale et du budget national destiné à cette jeunesse urbaine.

Les errements d’un vieux gâteux et de son clan ont fait le reste, dans sa tentative de rapt électoral du 23 juin, qui l’a installé au cœur du débat démocratique.

Il reste que M 23 n’est pas toute la jeunesse.

Celle des ateliers mécaniques, de menuiserie métallique et bois qui par génération spontanée occupent l’espace public.

Celle des marchands ambulants, qui harcèlent les automobilistes de marchandises « tombés » des containers du port de Dakar, des marchés de nuit de Colobane, Gueule Tapée, Grand Yoff.

Ce n’est pas non plus cette multitude de jeunes des écuries de lutte que l’on voit courir, défiler fièrement derrière leur champion à l’occasion d’un combat de lutte.

Ces jeunes et ceux des quartiers de la médina à Dakar nous renvoient à l’échec des modèles de développement tant antérieurs, qu’actuels.

Cette jeunesse-là, c’est celle de la misère de nos arrière-cours (familiales et urbaines), à qui aucune perspective n’est offerte. 

Il reste que dans les statistiques dont on peut disposer, ces jeunes sont inscrits sur les listes électorales, démontrant ainsi l’adhésion aux perspectives que peut offrir la démocratie : le pouvoir choisir ses dirigeants.

Le paradoxe, c’est aussi qu’à force d’être marginalisée, cette jeunesse a fini par créer à ses marges une société parallèle avec ses codes, son langage, ses valeurs, d’individualisme, de consumérisme, de relativisme, apparaissant comme la nouvelle classe dangereuse, tout autant qu’elle montre une formidable appétence à l’engagement collectif.

Ce n’est pas non plus cette jeunesse rurale, pour ce qu’il en reste encore dans la campagne sénégalaise, hors du système scolaire moderne et de l’instruction publique et du maigre service public en milieu rural.

Mais le M23 en reste l’expression politique et sociale la plus aboutie.

Dans ce contexte, l’opposition n’a jamais su avoir le bon positionnement vis-à-vis de ce mouvement. Elle s’en est même, quelque fois fait le porte parole. Confiant ainsi un rôle politique (au sens de candidat au suffrage universel) à un mouvement qui, par essence, est social (au sens d’organisation).

Le jour où le M23 prétendra au suffrage universel, il changera de nature. Les jeunes citoyens qui le composent feront certainement des choix politiques différents et adhéreront chacun à des organisations et partis politiques.

Il ne faut pas lui prédire cet avenir, parce qu’il en a un autre autrement plus éminent, celui de VIGIE DEMOCRATIQUE, des promesses et engagements politiques des candidats à la présidentielle.

La faillite de notre système démocratique de représentation a atteint un tel point de non-retour, qu’il nous faut inventer des outils de reconstruction d’un système de participation civique.

Le réalisme politique nous oblige à anticiper la décision à venir du conseil constitutionnel qu’elle quelle soit.

Pour gagner, l’opposition doit s’adresser à la jeunesse. Elle fera l’élection comme en 2000. Lui faire des propositions, lui offrir un programme, une perspective.

Ils doivent être soumis à la critique, à l’expérimentation sociale, discutés, amendés avec tous les jeunes.

Tout le monde le sait, la jeunesse n’attend pas qu’on lui promette la lune. Il est fini le temps où il fallait réinventer le monde à chaque élection. Le Sénégal est un pays pauvre, sa richesse sera la qualité de son système éducatif et de formation.

L’investissement dans la qualification de sa main d’œuvre est le meilleur atout de notre pays.

La création musicale de la jeunesse sénégalaise est parmi les plus riches du continent. Il peut en être de même dans les autres domaines, de l’activité industrielle, de l’artisanat, des nouvelles technologies. A condition d’en créer les conditions de sécurité juridique, d’environnement des affaires et d’ingénierie financière.

Notre pays dispose de compétences avérées dans tous ces domaines sur le territoire national et dans sa diaspora.

On dira à notre jeunesse : SOYEZ REALISTES, DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE.

C’est à notre portée, à condition que Vous, Moustapha, Ibrahima, Macky y croyez.

Babacar FALL

La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer.

publié le 28 décembre 2011 (Sud Quotidien)

Quel est le scénario catastrophe ?

Nonobstant l’avis du conseil constitutionnel, Wade se présente et est élu.

Il y aura des émeutes et de la violence, mais au final l’occident se résoudra à traiter avec lui. Il tiendra parce que l’appareil répressif d’Etat lui restera fidèle. L’environnement géopolitique du Sénégal avec Al Qaïda à nos portes, dans le Sahel fera que personne n’aura intérêt à une déstabilisation de ce qui restera de nos institutions même pourries par Wade.

Le Sénégal restera le Sénégal. Je suis sûr que les hommes d’Etat présents dans l’opposition s’accommoderont de quelques mois, quelques années de Wade, vieux et malade en espérant lui succéder après.

Les puissances occidentales le leur demanderont.

Cela s’appelle du réalisme politique.

Et les affaires mondiales fonctionnent ainsi.

Ce qui nous guette de pire, quelque soit le prochain président, c’est la crise économique ; scénario catastrophe.

Le tarissement des flux de capitaux nets ainsi que le poids de l’endettement massif auquel ce pouvoir a recouru pour financer ses projets mégalomaniaques va très vite se faire sentir.

Qui peut croire que la petite économie sénégalaise, tiendra quand la note triple A de la France sera dégradée par les agences de notation ?

Qui peut croire que la parité fixe imposée à notre monnaie qui corsète notre économie et qui la protège aussi actuellement, des bourrasques économiques mondiales tiendra en 2012 ?

Quel formidable échec de la GOANA, faite de rapines, de captations et de prédations des terres villageoises que la disette qui s’annonce dans les mois à venir dans les campagnes sénégalaises.

La soudure sera effroyable de souffrances dans maints foyers dans les campagnes sénégalaises

Il en est de l’économie comme du reste, à la fin il faut que quelqu’un paie.

Dans notre malheur, le rétablissement du fonctionnement normal de l’Etat ivoirien n’arrange pas nos affaires. Les capitaux et les investissements étrangers se tourneront vers ce pays. Il deviendra plus intéressant de prêter à la Côte d’Ivoire avec son pétrole, son cacao et ses autres productions agricoles plus demandées sur les marchés mondiaux.

Nous sommes perdants à tous les niveaux dans la compétition/comparaison avec la Côte d’ivoire

 Ainsi va la mondialisation financière.

De quelque côté que l’on se tourne, l’avenir et l’héritage que nous réserve Wade et son clan sera brutal.

Dans ces conditions, le visage que donne l’opposition sénégalaise est pathétique. Et à ce rythme, elle ne tiendra pas la distance dans la campagne de chien annoncée par Wade et son clan. Elle finira en lambeaux et ce quelque soient les péripéties qui peuvent survenir après la décision du conseil constitutionnel.

Il faut faire comme si Wade était le candidat et faire campagne avec ce paramètre.

Il y a deux erreurs à ne pas faire dans une campagne électorale et l’opposition y est tombée à pieds joints.

La première, suivre les événements et de ne plus rien maîtriser des thèmes de l’actualité.

La seconde être inaudible.

Sur ces deux chapitres, l’opposition est au fond du trou.

Si nous voulons gagner il faut en sortir très vite.

Et faire un choix stratégique.

S’adresser au peuple souverain sénégalais. Lui seul fera l’élection.

Elle ne se fera ni dans les « grands places modernes » que sont devenu les radios et télévisions.

Elle ne se fera pas non plus entre Benno et Benno. Elle ne se fera pas non plus entre Moustapha, Macky, Ibrahima qui se parlent entre eux.

Quand on entre en campagne et surtout celle-ci on évite l’entre soi, on ouvre en grand portes et fenêtres et on écoute le peuple.

Croyez-vous que les Sénégalais connaissent Barthélemy Diaz ? Ils l’ont vu à la télé (pour les chanceux ceux qui en ont) brandir ses pistolets, jouer les bravaches. Et pour finir offrir à Wade, l’occasion de nous divertir et de railler l’opposition d’être incendiaire et irresponsable. L’effet sera dévastateur auprès de nos mamans, sœurs et cousines, frères et amis. Posez-leur la question : elles vous répondront que le Sénégal et les Sénégalais ne veulent que la paix. C’est une valeur éminente dans notre panthéon quelque soit la région du pays.

Le M23 a beaucoup apporté à la jeunesse urbaine de Dakar, en termes de perspectives politiques. A tous égards son rôle est comparable en Europe et aux Etats Unis au mouvement des Indignés.

Il a ouvert un débouché et offert un espace d’apprentissage de la démocratie à beaucoup d’entre eux. La déclaration lue le vendredi 23 à la place de l’Obélisque est un modèle de positionnement républicain. Sans risque de me tromper, je pense que l’espace qu’ils ont ouvert a évité des dérives violentes et orienté une grande masse de jeunes à penser jusqu’à présent, que la démocratie et l’élection au suffrage universelle est le meilleur des régimes.

Mais le M 23 ne fera pas l’élection. C’est une illusion trompeuse. Le nombrilisme dakarois est un piège aussi mortel que celui que Wade nous a tendu avec cette affaire B.Diaz.

L’élection ne se fera pas non plus à coups de concours de génuflexion à Touba, Tivaouane, Kaolack ou ailleurs.

Je n’ai pas vu ou entendu un citoyen sénégalais dire qu’il attend le ndigël de son marabout pour voter.

Notre peuple a changé, il a admirablement intégré le suffrage universel, un homme une voix.

Le virus de la démocratie comme la vieille taupe a frappé et ne lâchera plus.

Que faire ?

Croire à l’intelligence du peuple souverain en démocratie.

Dire ce que l’on va faire s’il nous accorde ses suffrages.

Une élection quelque fois se noue dès le début de la campagne.

François Hollande a gagné les primaires à gauche, en parlant de ce qu’il allait faire malgré les tombereaux d’injures et de calomnies qui lui sont tombés dessus. Malgré l’affaire DSK- il est établi qu’il y a eu plus d’articles dans la presse écrites et audiovisuelles françaises et mondiales sur le sujet que sur l’attentat du 11 septembre-, il continue à devancer le candidat Sarkozy dans les sondages.

La leçon à en tirer c’est qu’une campagne se fait avec un ou deux messages avec lesquels on sature l’opinion et l’actualité.

Ensuite on ne parle pas de l’adversaire, on se tient à son message, qu’on répète s’il le faut mille fois. Beaucoup se rappelle toutes les campagnes mémorables de Senghor dans le monde paysan. Un seul mot d’ordre, une seule proposition répétée et reprise tout le temps sur le prix du quintal d’arachides.

Demandez aux ménagères de Dakar, aux paysans, aux chauffeurs de taxi, aux tailleurs, aux mécaniciens, aux enseignants, aux policiers, aux employés domestiques, à nos frères et sœurs ce qu’ils souhaitent.

Ils ne vous parleront pas de Wade spontanément, ni de Karim. Ils vous parleront de la vie chère de l’électricité et de la soudure dans les campagnes sénégalaises.

Ils voteront pour celui qui saura les rassurer et les convaincre qu’il est le meilleur candidat.

Oubliez Wade, les Sénégalais connaissent mieux que nous son bilan.

Parlez-leur de votre programme Moustapha, Ibrahima, Maky. En quelques mots simples.

Laisser le microcosme journalistique à ses débats et à ces sujets. Si ce que vous dites au peuple sénégalais est compris et s’il y adhère la presse le reprendra. C’est une loi de la communication politique.

Quand Chirac en 1995 reprend le thème de la fracture sociale dans sa campagne, tout le monde se moquait de lui. En dehors de quelques sociologues avertis personne n’avaient l’étude de la Fondation Saint-Simon.

Ce thème lui a permis de se positionner contre la gauche et Balladur comme le candidat des classes populaires. Il a gagné à la surprise générale.

Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets.

Alors il est temps pour les candidats dont j’estime la probité et la stature morale d’homme d’Etat, capables de battre Wade ou un autre candidat de rechange, de s’y mettre. Vite.

Sortir de Dakar, aller partout, parler et écouter les Sénégalais à Kaolack, Thiès, Ziguinchor, Saint Louis…. Finir dans la banlieue dakaroise

Le temps en campagne est très court et on ne rattrape jamais ce qu’on a perdu au début.

Babacar FALL